Siman 245 — Niveau Lamdan : ce que fait au juste une condition posée d’emblée
Pilpoul approfondi
La sougya de עבודה זרה כ״ב.,
une hakira sur le תנאי מעיקרא,
les shitot des Rishonim,
et la mar’it ayin dans le commerce d’aujourd’hui
📑 Table des matières
- Le point de départ de la sougya — עבודה זרה כ״ב.
- Hakira sur le תנאי מעיקרא — structurel ou dispositionnel ?
- Quand on n’a pas stipulé d’emblée — le bedi’avad
- La mar’it ayin dans le commerce
- Les shitot des Rishonim — Rashi, Tossafot, Rambam
- La boutique en association le chabbat — ce que rapporte le Beit Yossef
- L’association « automatique » d’aujourd’hui
- Nafka minot pratiques contemporaines
Le texte du Choulhan Aroukh — extraits
Le siman n’a que six seifim — son chapeau l’annonce lui-même : « ישראל ועכו״ם שותפין איך יתנהגו בשבת. ובו ו סעיפים ». Tout le premier seif tient en deux membres, et c’est de leur opposition que naît le pilpoul du niveau.
« אם התנו מתחלה בשעה שבאו להשתתף שיהיה שכר השבת לעכו״ם לבדו » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:א)
« ואם לא התנו בתחל׳ כשיבואו לחלוק נוטל עכו״ם שכר השבתו׳ כולם והשאר חולקים אותו » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:א)
« ואם לא היה שכר השבת ידוע יטול העכו״ם לבדו שביעית השכר וחולקים השאר » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:א)
Puis la glose du Rama, qui n’est pas du Mehaber mais du Rama — Sefaria la donne dans un small à l’intérieur du seif, et c’est là qu’elle vit :
« ויש מתירין השכר בדעבד אפילו לא התנו וחלקו סתם » (רמ״א או״ח רמ״ה:א)
« ונ״ל דבהפסד גדול יש לסמוך עלייהו » (רמ״א או״ח רמ״ה:א)
1. Le point de départ de la sougya — עבודה זרה כ״ב.
« וְאִם בָּאוּ לְחֶשְׁבּוֹן — אָסוּר » (עבודה זרה כ״ב.)
La racine de la sougya. Ravina oppose cette braïta à Rava, qui venait de permettre le cas rapporté juste avant — le non-Juif prenait le chabbat, le Juif le dimanche :
« הָנְהוּ מוֹרִיקָאֵי דְּגוֹי נָקֵיט בְּשַׁבְּתָא, וְיִשְׂרָאֵל בְּחַד בְּשַׁבְּתָא, אֲתוֹ לְקַמֵּיהּ דְּרָבָא — שְׁרָא לְהוּ » (עבודה זרה כ״ב.)
Rava rougit ; puis il apparut que ceux-là avaient stipulé d’emblée — לְסוֹף אִיגַּלַּאי מִלְּתָא דְּהִתְנוּ מֵעִיקָּרָא הֲווֹ (עבודה זרה כ״ב.). Tout tient donc à quand la répartition a été convenue. Si l’on se partage les jours après que le travail est tombé sur les deux, le Juif fait du non-Juif son envoyé pour le chabbat ; si on l’a convenu avant, le chabbat n’est jamais tombé sur lui.
La guemara pose alors sa propre question, et ne la tranche pas :
« אִיבַּעְיָא לְהוּ: סְתָמָא מַאי? תָּא שְׁמַע: אִם הִתְנוּ מִתְּחִילָּה — מוּתָּר, הָא סְתָמָא — אָסוּר » (עבודה זרה כ״ב.)
« אֵימָא סֵיפָא: אִם בָּאוּ לְחֶשְׁבּוֹן — אָסוּר, הָא סְתָמָא — מוּתָּר! אֶלָּא, מֵהָא לֵיכָּא לְמִשְׁמַע מִינַּהּ » (עבודה זרה כ״ב.)
La clause d’ouverture et la clause de clôture tirent en sens inverse ; la guemara conclut qu’on ne peut rien en déduire. C’est cette בעיא דלא אפשיטא (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) qui commande tout le bedi’avad du siman, et l’on verra en section 3 que les Rishonim se séparent sur le sens dans lequel on tranche un doute rabbinique non résolu.
2. Hakira sur le תנאי מעיקרא — structurel ou dispositionnel ?
חקירה. Pourquoi une condition posée d’emblée change-t-elle quelque chose, alors que la même phrase dite le lendemain ne change rien ?
- Premier côté — structurel. La condition bâtit l’association : le chabbat, le Juif n’a tout simplement pas de part dans le champ. Ce n’est pas son intention qui a changé, c’est la chose possédée.
- Second côté — dispositionnel. La condition ne fait que retirer au Juif tout droit sur le gain du chabbat. Elle porte sur ce qu’il veut et sur ce qu’il montre vouloir — donc un comportement ultérieur peut la démentir.
« דכיון דמעיקרא התנו ה״ל כאילו אין לישראל חלק בשדה כלל ביום השבת אלא כולו של עכו״ם בשבת וכולו של ישראל ביום החול ונמצא שלא הוטלה מלאכת שבת על ישראל כלל מאחר שאין השדה שלו ביום ההוא » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)Il l’appuie sur le Semag et le Sefer HaTerouma, qui demandent la stipulation avant l’achat — mais il refuse d’exiger qu’on la formule en ces termes : dire « prends le chabbat, je prendrai un jour de semaine » avant l’acquisition vaut stipulation que le Juif n’a pas de part au chabbat.
« אם התנו מתחלה קודם שקנו השדה שלא יהיה לישראל חלק בו ביום השבת » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)Le Ra’avad, rapporté par le Ran, tient l’autre côté — et le Beit Yossef l’écarte expressément : pour le Ra’avad, si après avoir stipulé les associés viennent à un décompte et partagent à parts égales, cela se trouve révéler rétroactivement que la stipulation n’était qu’une simple הערמה.
« אע״פ שהתנו אם אח״כ יבואו לחשבון ותהא חלוקתן שוה אסור דכיון שבאו לחשבון אשתכח דמעיקרא הערמה בעלמא הוה » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
Ce que la hakira produit, et où la trancher. Le partage n’est pas décoratif : il commande le seif 2. Si la condition est structurelle, rien de ce qui vient après ne peut l’atteindre ; si elle est dispositionnelle, un décompte ultérieur la défait.
« היכא שהתנו בתחלה אם אח״כ בשע׳ חלוקה נתרצה העכו״ם לחלוק בשוה מות׳ » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ב)
Le Taz lit le Mehaber comme structurel, et pousse jusqu’au bout : une fois stipulé, tout est permis — y compris, dit-il, le décompte explicite que les Techouvot HaGueonim interdisaient.
« אלא ודאי דבכל גוני מותר בהתנו » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ב)
« ורש״י ג״כ כרמב״ם ס״ל » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ב)
Le Magen Avraham tient l’autre bout, avec le Ra’avad, et interdit le décompte :
« אבל אסור לחשוב עמו ולומר אתה נטלת בשבת מרובה ואני מועט נחלק המותר כמ״ש הראב״ד » (מגן אברהם או״ח רמ״ה ס״ק ב)
La Michna Beroura enregistre les deux et ne tranche pas : elle donne l’avis du Magen Avraham, puis ceux qui allègent puisqu’on a stipulé d’emblée, et renvoie au Eliya Rabba, qui laisse la chose en צ״ע.
« דעת המ״א לפסוק כדעת הראב״ד שמחמיר בזה משום דאיגלאי מילתא למפרע דהתנאי דמעיקרא הערמה בעלמא הוי ויש מקילין בזה כיון דהתנו מעיקרא » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק ה)
« ועיין בא״ר שהאריך ג״כ בזה ולבסוף נשאר בצ״ע » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק ה)
La question reste donc ouverte, et elle l’est chez les A’haronim eux-mêmes ; ce n’est pas au lecteur de la fermer.
3. Quand on n’a pas stipulé d’emblée — le bedi’avad
Deux situations, qu’il ne faut pas confondre :
- On le dit après coup. Dire une fois associés « טול אתה חלקך בשבת » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) ne répare rien : c’est précisément le cas que la braïta interdit. La Michna Beroura précise que l’interdiction du Mehaber ne dépend même pas de cette phrase — le seul fait de n’avoir pas stipulé avant suffit.
« כתב סתמא לאסור בלא התנו אפילו אם לא אמר לו עבוד אתה בשבת ואני בחול » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק ז)
Le remède n’est donc pas une stipulation tardive, mais la dissolution puis la reconstitution de l’association, que le Mehaber détaille au seif 3.« היכא שלא התנו בתחלה יש תיקון ע״י שיחזיר המוכר להם דמי הקרקע או ימכרוהו לאיש אחר ויחזרו ויקנוהו בשותפות ויתנו בשעת הקניה » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ג)
C’est exactement ce que Rabbenou Tam avait ordonné dans le cas du four pris en gage : reprendre la dette, re-prêter, et stipuler dès le départ.« שצוה ר״ת לקבל החוב מן העכו״ם ולחזור ולהלוות ולהתנות מתחלה » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
- On n’a rien dit du tout, et l’on partage סתם. C’est la בעיא non résolue de la guemara, et les Rishonim s’y séparent selon le sens dans lequel on tranche un doute rabbinique. Le Roch va vers l’allègement, le Rambam et le Rif vers la rigueur ; le Beit Yossef tranche avec ces derniers.
« ולענין הלכה כיון דהרי״ף והרמב״ם מסכימים לאסור הכי נקטינן » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
Le Mehaber écrit alors סתם comme le Rambam, et le Rama ajoute en glose ceux qui permettent bedi’avad, avec sa propre mesure — en cas de grande perte.« ואם לא התנו מתחלה ובשעת חלוקה חלקו סתם בשוה זהו בעיא בגמרא ולא אפשיטא ופסק הרמב״ם לחומרא והרא״ש לקולא והמחבר סתם כהרמב״ם והרמ״א פסק בהג״ה כהרא״ש במקום הפסד גדול » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק א)
L’Admour HaZaken suit la rigueur et le dit en propres termes, avec la même réserve :« וְכֵן עִקָּר. אִם לֹא בְּהֶפְסֵד גָּדוֹל, שֶׁאָז יֵשׁ לִסְמוֹךְ עַל סְבָרָא הָרִאשׁוֹנָה » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:ו)
4. La mar’it ayin dans le commerce
קושיא. Si la stipulation posée d’emblée règle tout, pourquoi le siman 243 interdit-il en certains lieux de louer à un non-Juif un bain — et un four, qui suit le bain — par crainte de la mar’it ayin ? Le moulin, lui, n’y est pas interdit : le séif s’achève sur ותנור דינו כמרחץ ורחיים דינו כשדה, et le champ est permis. Et que devient la boutique qui reste ouverte le chabbat sous une enseigne où figure le nom du Juif ?
תירוץ. Il y a deux couches, et elles ne se recouvrent pas :
- La stipulation règle la question du droit au gain et de la שליחות : le chabbat ne tombe pas sur le Juif, le non-Juif n’est pas son envoyé. C’est le ta’am que le Mehaber donne lui-même au seif 4.
« מפני שאין מלאכה זו מוטלת על ישראל לעשותה שנא׳ שהעכו״ם עושה שליחותו וכן אין העסק ניכר ממי הוא » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ד)
- La mar’it ayin est une couche distincte — mais les sources du siman, loin de la maintenir, l’écartent dans une association véritable, et pour une raison précise : tout le monde sait que le non-Juif y a une part. Le Ran, rapporté par le Beit Yossef sur le cas du bain, l’écrit ainsi :
« וגם ליכא מפני שהיא נקראת על שמו דכיון שהכל יודעין שמרחץ זה יש לעכו״ם חלק בו » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
Le Magen Avraham et la Michna Beroura le reprennent, et l’Admour HaZaken va jusqu’au bout : dans une association avec un non-Juif il n’y a pas de mar’it ayin, même en public.« ולא חיישינן משום מראית העין שיאמרו לצורך ישראל הוא עושה כיון שידוע שיש לא״י חלק בו » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק א)
« כַּאן כֵּיוָן שֶׁהַנָּכְרִי שֻׁתָּף עִמּוֹ — אֵין כַּאן מַרְאִית הָעַיִן, שֶׁהַכֹּל יוֹדְעִין שֶׁיֵּשׁ לְהַנָּכְרִי חֵלֶק בִּמְלָאכָה זוֹ וְלַהֲנָאַת עַצְמוֹ הוּא מִתְכַּוֵּן » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:י״ג)
« בְּכָל מָקוֹם שֶׁהִתִּירוּ בְּשֻׁתָּפוּת נָכְרִי — הִתִּירוּ אֲפִלּוּ עוֹשֶׂה בְּפַרְהֶסְיָא, וְאֵין חוֹשְׁשִׁין לְמַרְאִית הָעַיִן » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:י״ג)
La mar’it ayin ne revient donc pas contre l’association comme telle : elle revient là où la part du non-Juif ne se voit pas, et où l’affaire est appelée du nom du Juif. C’est en ces termes exacts que la Michna Beroura pose la limite :
« דהלא אין העסק ניכר של מי הוא שאם היה ניכר ונקרא על שם ישראל היה אסור » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק י״ח)
Reste, indépendamment de la mar’it ayin, la règle du הבלעה : le Rama et le Ran veulent que la part du chabbat soit prise enveloppée dans celle des autres jours, faute de quoi elle a l’apparence d’un salaire de chabbat.
« ומ״מ לא יטול שכר שבת אלא בהבלעה עם שאר הימים » (רמ״א או״ח רמ״ה:א)
« ומ״מ דוקא ליקח מה שנשתכר במרחץ בשבת בהבלעת שאר ימים אבל אם בפני עצמו לוקח לא » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
5. Les shitot des Rishonim — Rashi, Tossafot, Rambam
| Shitah | תנאי מעיקרא | Sans stipulation · mar’it ayin | Réparation bedi’avad |
|---|---|---|---|
| רש״י (ע״ז כ״ב., rapporté par le ב״י) |
Il agit parce que le travail du chabbat n’a jamais été mis sur le Juif : « לפי שנעשה שלוחו על חצי היום המוטל עליו ואם התנו מתחלה קודם שהוטלה עליו מותר דהא לא קיבל עליה ישראל עבודה בשבת ואין העכו״ם שלוחו » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) | Pour Rashi, « וְאִם בָּאוּ לְחֶשְׁבּוֹן — אָסוּר » (עבודה זרה כ״ב.) vise le cas סתם et non celui où l’on a stipulé ; le Taz en conclut : « ורש״י ג״כ כרמב״ם ס״ל » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ב) | Il ne la traite pas ici ; elle vient du Mehaber au seif 3. |
| תוס׳ · ר״ת (contre ר״י, qui s’est rétracté) |
Il agit, et sans distinguer le four du champ : « דאין חילוק בין תנור לשדה » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) | Rabbenou El’hanan restreint : quand le four est entièrement au Juif, la stipulation ne sert à rien — « דאפי׳ התנו מתחילה לא יועיל כיון שכל התנור של ישראל » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) | Reprendre, puis reconstituer avec une stipulation : « שצוה ר״ת לקבל החוב מן העכו״ם ולחזור ולהלוות ולהתנות מתחלה » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) |
| רמב״ם (הלכות שבת פרק ו׳) |
Il agit ; mais sans stipulation il va vers la rigueur, et le Beit Yossef tranche avec lui : « ולענין הלכה כיון דהרי״ף והרמב״ם מסכימים לאסור הכי נקטינן » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) | Son ta’am, repris par le Mehaber au seif 4, joint les deux : ni שליחות, ni affaire reconnaissable — « מפני שאין מלאכה זו מוטלת על ישראל לעשותה שנא׳ שהעכו״ם עושה שליחותו וכן אין העסק ניכר ממי הוא » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ד) | Sans stipulation, le non-Juif prend le gain de tous les chabbatot, et s’il n’est pas connu, le septième : « ואם לא היה שכר השבת ידוע יטול העכו״ם לבדו שביעית השכר וחולקים השאר » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:א) |
| אדמו״ר הזקן (שולחן ערוך הרב) |
Il n’agit que si le non-Juif a une part dans le corps de la chose : « שֶׁאֵין הַתְּנַאי מוֹעִיל אֶלָּא כְּשֶׁיֵּשׁ לְהַנָּכְרִי חֵלֶק בְּגוּף הַדָּבָר שֶׁעוֹשֶׂה בּוֹ הַמְּלָאכָה » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:י״א) | Aucune mar’it ayin dans une association, même en public : « בְּכָל מָקוֹם שֶׁהִתִּירוּ בְּשֻׁתָּפוּת נָכְרִי — הִתִּירוּ אֲפִלּוּ עוֹשֶׂה בְּפַרְהֶסְיָא, וְאֵין חוֹשְׁשִׁין לְמַרְאִית הָעַיִן » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:י״ג) | Comme ceux qui interdisent, sauf en cas de grande perte : « וְכֵן עִקָּר. אִם לֹא בְּהֶפְסֵד גָּדוֹל, שֶׁאָז יֵשׁ לִסְמוֹךְ עַל סְבָרָא הָרִאשׁוֹנָה » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:ו) |
Le Taz lit donc Rashi avec le Rambam sur le premier point — mais l’ordre du temps est l’inverse de ce que cette phrase pourrait laisser croire. Le Beit Yossef est mort en 1575, le Taz en 1667 : ce n’est pas la lecture du Taz qui fait écrire quoi que ce soit au Beit Yossef, c’est le Taz qui, en ס״ק ב, cite ce passage du Beit Yossef et en tire sa conclusion. Et il le cite en marquant la locution comme la fin d’une parole du Mahari Abohav, le עכ״ל tombant après elle :
« כ״כ ב״י בשם מהרי״א וז״ל … דכל היכ׳ דהתנו בכל גונ׳ שרי עכ״ל » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ב)
De cette lecture, le Taz tire sa propre conclusion, et c’est seulement de là qu’il rapproche Rashi du Rambam :
« אלא ודאי דבכל גוני מותר בהתנו » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ב)
Dans le Beit Yossef, la locution se lit ainsi :
« דכל היכא דהתנו בכל גוונא שרי » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)
Un point reste ouvert, et la page ne le tranche pas : dans le Beit Yossef lui-même, aucun עכ״ל ne vient avant le ולענ״ד, de sorte que ce qu’il ouvre par « וכתב הגאון מהרי״א ז״ל » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה) peut aussi se lire comme refermé plus tôt — la suite, et donc la locution, étant alors du Beit Yossef en son nom propre. Le Taz, lui, place le עכ״ל après elle et la donne au Mahari Abohav. Les deux lectures tiennent ; nous les rapportons l’une et l’autre, sans choisir.
Ce qui sépare réellement les shitot n’est pas la valeur du תנאי, sur laquelle toutes s’accordent, mais deux questions distinctes : que faut-il pour qu’il y ait vraiment stipulation, et que vaut le silence.
6. La boutique en association le chabbat — ce que rapporte le Beit Yossef
« וגם ליכא מפני שהיא נקראת על שמו דכיון שהכל יודעין שמרחץ זה יש לעכו״ם חלק בו » (בית יוסף או״ח סימן רמ״ה)C’est ce cas que le Rama transporte dans sa glose du seif 1, et il en tire la forme générale : lorsque les deux travaillent ensemble toute la semaine et que le chabbat le non-Juif travaille seul, le Juif partage tout le gain.
« וי״א שכל זה לא מיירי אלא בשותפות שכל א׳ עוסק ביומו » (רמ״א או״ח רמ״ה:א)
« אבל כששניהם עוסקי׳ ביחד כל ימי החול ובשבת עוסק העכו״ם לבדו מות׳ לחלוק עמו כל השכר דעכו״ם אדעתיה דנפשיה קא עביד » (רמ״א או״ח רמ״ה:א)
Mais le Rama va plus loin au seif 3, et c’est là que le Taz l’arrête : le Rama permet de louer au non-Juif sa propre part pour le chabbat. Le Taz ne sait pas d’où vient ce heter.
« איני יודע מי התיר לו להרב רמ״א להתיר בזה שכירו׳ של שבת לחוד שלא בהבלע׳ » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ג)
« ונראה שאין לסמוך על היתר זה להשכיר לו לשבתות לחוד » (ט״ז או״ח רמ״ה ס״ק ג)La Michna Beroura rapporte que le Magen Avraham et le Taz ont tous deux buté sur ce passage — עיין במג״א וט״ז שנתקשו בזה מאד — et c’est le Magen Avraham qui dénoue : ותירץ המג״א במסקנא דהכא איירי שמשכיר לו את חלקו בשבת בהבלעה. Le Taz aboutit au même point pour la halakha — וכן הט״ז מסיק לדינא דאינו מותר בזה אלא בהבלעה — et la Michna Beroura ajoute après lui qu’on se gardera de parler affaires avec le non-Juif le chabbat (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק ט״ו). Sur une boutique qui reste ouverte le chabbat, c’est cette réserve — et non la mar’it ayin — qui porte le poids.
7. L’association « automatique » d’aujourd’hui
חקירה. Une association dans une affaire qui tourne sans personne le chabbat — un site de vente en ligne, une campagne programmée — réclame-t-elle encore un תנאי מעיקרא ?
- Premier côté — oui. Ce que la braïta vise n’est pas l’acte du chabbat mais la charge : dès lors que le travail de l’affaire est posé sur les deux associés, le gain du chabbat revient à l’un pour le compte de l’autre. La Michna Beroura formule la chose en ces termes généraux, sans parler d’un acte particulier :
« כיון דהמלאכה הזאת מוטלת על ישראל והא״י עושה שליחותו אסור » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק ט)
- Second côté — non. Le seif 4 permet de remettre de l’argent à un non-Juif pour qu’il le fasse fructifier, et de partager le gain à parts égales, alors même qu’il négocie le chabbat : la melakha n’est pas mise sur le Juif, et l’affaire n’est pas reconnaissable. Si personne n’agit le chabbat, on serait plus près de ce cas que de celui du champ.
« מפני שאין מלאכה זו מוטלת על ישראל לעשותה שנא׳ שהעכו״ם עושה שליחותו וכן אין העסק ניכר ממי הוא » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ד)
Les deux côtés se disputent donc un même point : le תנאי porte-t-il sur l’acte, ou sur la charge ? La question n’est pas tranchée ici, et le seif 5 montre qu’un autre facteur entre en jeu — la parole donnée au non-Juif : « מות׳ לישראל ליתן סחורה לעכו״ם למכור אם קצץ לו שכר ובלבד שלא יאמר לו מכור בשבת » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ה). La Michna Beroura en tire une conséquence qui vise directement le commerce moderne : si le jour de marché est le chabbat, même sans rien dire c’est comme si on l’avait dit.
« ואם יום השוק הוא בשבת אפילו בסתמא אסור דהוי כאלו אמר לי מכור לי בשבת » (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק כ״א)
8. Nafka minot pratiques contemporaines
1. Restaurant tenu avec un associé non juif. Une stipulation dans le contrat de société : le gain du chabbat au non-Juif seul, le gain d’un jour de semaine au Juif seul — c’est la forme même du seif 1. Et le Juif n’y travaille pas le chabbat, la stipulation ne portant que sur la part, jamais sur l’acte.
2. Commerce en ligne avec un associé non juif. La stipulation à la constitution est ce qui manque le plus souvent, puisque les statuts se signent avant qu’on y pense. S’y ajoute le seif 5 : ne pas demander au non-Juif de vendre le chabbat.
3. Placement en Bourse, fonds, parts de société cotée. On n’est pas dans une association d’exploitation ; le seif 4 en donne la raison — la melakha n’est pas mise sur le Juif, et l’affaire n’est pas reconnaissable comme la sienne.
4. Jeune société avec un investisseur non juif. Tout dépend du montage. Si le Juif dirige et travaille, on est dans le cas du seif 1 ; s’il n’est qu’apporteur de fonds, on se rapproche du seif 4. C’est la charge du travail, non le pourcentage détenu, que la sougya regarde.
5. Boutique physique avec un associé non juif, ouverte sept jours sur sept. Deux questions distinctes, à ne pas fondre : la stipulation d’une part, et de l’autre la réserve du Taz au seif 3 — ne pas louer sa part pour le seul chabbat, mais en הבלעה. Sur la mar’it ayin, les sources du siman sont au contraire indulgentes dès lors que la part du non-Juif est connue (משנה ברורה או״ח רמ״ה ס״ק י, שולחן ערוך הרב רמ״ה:י״ג).
6. Location d’un bien détenu en association. Même forme : la stipulation à la constitution, et les réservations du chabbat qui reviennent au non-Juif. Le Juif n’intervient pas.
7. Commerce électronique entre entreprises. À la stipulation s’ajoute la mise en garde du ס״ק כ״א : si l’essentiel de l’activité tombe le chabbat, le silence ne protège plus.
8. Gestion immobilière en association. Selon que l’association est active — encaissements, entretien — ou seulement patrimoniale, on se retrouve du côté du seif 1 ou du côté du seif 4. Et l’avertissement du seif 6 vaut ici comme ailleurs : « אם אפו עכו״ם בתנורו של ישראל בשבת על כרחו ונתנו לו פת בשכר התנור אסו׳ ליהנות ממנו » (שולחן ערוך או״ח רמ״ה:ו).
Pour aller plus loin
Niveau 3 — Synthèse : récapitulatif, mnémonique ת-ש-מ (תנאי · שבת לנכרי · מראית עין), arbre de décision.
Niveau 4 — Daat HaRav : la shitah de l’Admour HaZaken sur les dix-neuf seifim de son propre Choulhan Aroukh — « יִשְׂרָאֵל וְנָכְרִי אֵיךְ יִתְנַהֲגוּ בְּשֻׁתָּפוּת וּבוֹ י״ט סְעִיפִים » (שולחן ערוך הרב רמ״ה:א) — sur le commerce, le placement et l’association.