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DAAT · NIVEAU 2 — LAMDAN

Choulhan Aroukh · Orah Haïm

Hilkhot Chabbat — étude approfondie
סימן רנ״ז
Les lois de la hatmana des ḥamin
La sougya de במה טומנין, la ḥakira sur מוסיף הבל, la guezéra de ḥitouy dans la hatmana, l’enjeu anti-karaïte des ḥamin
⚡ Pour lamdanim et talmidé ḥakhamim ⚡
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Pilpoul approfondi

Sougya de Chabbat 34a–34b et 47b–51a,
partage entre ce qui ajoute de la chaleur et ce qui n’en ajoute pas,
les voies de Rachi, du Rambam et des Tossafot dans le géder de la hatmana,
anti-karaïsme et obligation des ḥamin le Chabbat

Sujet : Choulhan Aroukh Orah Haïm siman רנ״ז · 8 seifim

Base talmudique : Chabbat 34a–34b et 47b–51a · Rambam, Hilkhot Chabbat ch. 4

Rédaction : Rav Yossef Haim Samama · DAAT

📑 Sommaire

  1. Ouverture de la sougya — Chabbat 47b et la michna במה טומנין
  2. Ḥakira sur מוסיף הבל — physique / apparence / guezéra
  3. Trois moments — la racine de la guezéra
  4. Rachi, le Rambam et les Tossafot — racine de l’interdit de hatmana pendant Chabbat
  5. Hatmana / chemira / chehiya — trois catégories distinctes
  6. Ḥakira sur le seif 4 — ajouter et remplacer pendant Chabbat
  7. Transvaser dans une autre marmite — seif 5
  8. Hatmana d’un aliment froid — seif 6 et le ḥidouch des Aḥaronim
  9. Des vêtements sur la marmite — seif 8
  10. Anti-karaïsme et obligation des ḥamin — le seif final
  11. Nafka minot pratiques modernes

📜 Le texte du Choulhan Aroukh — 8 seifim (extraits)

Le siman s’ouvre sur une interdiction, la resserre aussitôt par une permission, et se ferme — sous la plume du Rama — sur une mitsva. Les trois lignes ci-dessous en donnent les deux bornes ; tout le siman tient entre elles.

« אין טומנין בשבת אפילו בדבר שאינו מוסיף הבל »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:א)

« אבל בספק חשיכה טומנין בו ואין טומנין בדבר המוסיף הבל אפי׳ מבעוד יום »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:א)

« ומצוה להטמין לשבת כדי שיאכל חמין בשבת כי זה מכבוד ועונג שבת »  (הגהת הרמ״א רנ״ז:ח)

1. Ouverture de la sougya — Chabbat 47b et la michna במה טומנין

Le chapitre commence par une liste, et c’est la liste qui pose le problème. La michna n’énonce aucun principe : elle nomme des matières interdites, puis des matières permises, et laisse au lecteur le soin de trouver ce qui sépare les deux colonnes. Deux michnayot sont ici en jeu, et il faut les tenir distinctes : celle de Chabbat 47b, qui interdit, et celle de Chabbat 49a, qui permet.

« בַּמֶּה טוֹמְנִין וּבַמָּה אֵין טוֹמְנִין? — אֵין טוֹמְנִין לֹא בַּגֶּפֶת וְלֹא בַּזֶּבֶל, לֹא בַּמֶּלַח וְלֹא בַּסִּיד וְלֹא בַּחוֹל — בֵּין לַחִין בֵּין יְבֵשִׁין »  (שבת מ״ז ע״ב)

« טוֹמְנִין בִּכְסוּת וּבְפֵירוֹת, בְּכַנְפֵי יוֹנָה וּבִנְסוֹרֶת שֶׁל חָרָשִׁים וּבִנְעוֹרֶת שֶׁל פִּשְׁתָּן דַּקָּה »  (שבת מ״ט ע״א)

Structure de la michna. Le découpage est binaire : d’un côté le marc d’olives, le fumier, le sel, la chaux et le sable — humides ou secs, cela ne change rien — ; de l’autre le vêtement, les fruits, les plumes de colombe, la sciure et l’étoupe de lin. Entre les deux, une troisième liste, conditionnelle : la paille, les marcs de raisin, la bourre et les herbes sont interdits tant qu’ils sont humides, permis une fois secs. C’est cette troisième colonne qui livre le critère, parce qu’une même matière y bascule d’un côté à l’autre selon son état.

Rachi le dit en deux gloses, et il le dit en termes de chaleur réelle : « גפת - פסולת של בית הבד של שמן שהוא כנוס יחד וחם מאד » (רש״י שבת מ״ז ע״ב ד״ה גפת), et : « לחין - יש בהן הבל הרבה יותר מיבשין » (רש״י שבת מ״ז ע״ב ד״ה לחין). Le partage annoncé par la guemara — ce qui ajoute de la chaleur contre ce qui n’en ajoute pas — est la dichotomie fondatrice du siman.

Rachi avait d’ailleurs posé dès le début de la michna le cadre du cas : « הבא לסלק קדירה מעל גבי כירה ולטומנה בדבר אחר ואמרו חכמים אין טומנין בדבר המוסיף הבל אלא בדבר המעמיד הבל » (רש״י שבת מ״ז ע״ב ד״ה במה טומנין). On parle de quelqu’un qui retire la marmite de son feu pour l’envelopper ailleurs : la hatmana n’est pas la cuisson, elle en est la voisine.

2. Ḥakira sur מוסיף הבל — physique / apparence / guezéra

Ḥakira triple sur le géder de מוסיף הבל : qu’est-ce qui fait qu’une matière appartient à la colonne interdite ?

La guemara (Chabbat 34b) donne explicitement la guezéra pour le mossif hével :
« מִפְּנֵי מָה אָמְרוּ אֵין טוֹמְנִין בְּדָבָר הַמּוֹסִיף הֶבֶל וַאֲפִילּוּ מִבְּעוֹד יוֹם? — גְּזֵירָה שֶׁמָּא יַטְמִין בְּרֶמֶץ שֶׁיֵּשׁ בָּהּ גַּחֶלֶת » (שבת ל״ד ע״ב)
et, sur l’objection d’Abayé, la ramène d’un cran : « גְּזֵירָה שֶׁמָּא יְחַתֶּה בַּגֶּחָלִים » (שבת ל״ד ע״ב). La chaîne est donc double : envelopper dans de la cendre où subsiste une braise, puis attiser cette braise.

Le Rambam (Hilkhot Chabbat 4:1) définit la catégorie en termes purement physiques :
« יֵשׁ דְּבָרִים שֶׁאִם טָמַן בָּהֶן הַתַּבְשִׁיל הוּא מִתְחַמֵּם וּמוֹסִיפִין בְּבִשּׁוּלוֹ כְּעֵין הָאֵשׁ » (רמב״ם הל׳ שבת פ״ד ה״א). La matière cuit, à la manière du feu.

Le Taz (רנ״ז ס״ק א) pose les deux étages côte à côte, et c’est là le passage à lire avant tout le reste :
« גזירה שמא ירתיח פי׳ דשמא ימצא קדירתו נצטננה וירתיחנה להטמינה » (ט״ז רנ״ז ס״ק א) ; puis « ובמוסיף הבל אפי׳ בע״ש אסור שמא יטמין ברמץ פי׳ אפר עם גחלים וזה אסור דשמא יחתה בגחלים משחשיכה » (ט״ז רנ״ז ס״ק א).

Nafka minot :

3. Trois moments — la racine de la guezéra

MomentMatière qui n’ajoute pasMatière qui ajouteRacine de l’interdit
Pendant ChabbatInterditInterditGuezéra שמא ירתיח (שבת ל״ד ע״א)
Bein hachmachotPermis (רנ״ז:א)Interdit selon le Choulhan Aroukh ; permis selon le Rambam (פ״ד ה״ב)סתם קדירות רותחות הן (שבת ל״ד ע״א)
Veille de ChabbatPermisInterditGuezéra שמא יטמין ברמץ, puis שמא יחתה בגחלים (שבת ל״ד ע״ב)

La case la plus discutée du tableau est celle du bein hachmachot pour une matière qui ajoute de la chaleur. Le Choulhan Aroukh l’interdit, puisqu’il écrit que c’est interdit même en plein jour ; le Rambam l’autorise expressément :
« לְפִיכָךְ מֻתָּר לְהַטְמִין בְּדָבָר הַמּוֹסִיף הֶבֶל בֵּין הַשְּׁמָשׁוֹת » (רמב״ם הל׳ שבת פ״ד ה״ב).
Le Beit Yossef rapporte que le Maguid Michné tenait pour irrecevable ce renversement : « וכתב שם הרב המגיד שכל האחרונים השיבו עליו שאין דבר זה מתקבל שמבע״י אסור ובין השמשות מותר » (בית יוסף או״ח רנ״ז). Le désaccord n’est pas de détail : il porte sur l’attribution des deux guezérot, et c’est le sujet de la section suivante.

Ḥakira : pourquoi une matière qui n’ajoute pas de chaleur est-elle interdite pendant Chabbat et permise la veille ?

La réponse d’Abayé sur le bein hachmachot tranche en faveur de la première lecture, sans l’imposer : « סְתָם קְדֵירוֹת רוֹתְחוֹת הֵן » (שבת ל״ד ע״א) — si les marmites bouillent encore à cette heure, la crainte du réchauffage tombe d’elle-même. La question de savoir laquelle des deux voies porte le décret reste débattue chez les Richonim.

4. Rachi, le Rambam et les Tossafot — racine de l’interdit de hatmana pendant Chabbat

La leçon de Rachi — celle de notre guemara — répartit les deux guezérot ainsi : ce qui n’ajoute pas, pendant Chabbat, à cause de שמא ירתיח (34a) ; ce qui ajoute, même la veille, à cause de שמא יטמין ברמץ (34b).

Le Rambam les répartit exactement à l’inverse. Sur ce qui ajoute, la veille :
« אֲבָל אָסְרוּ חֲכָמִים לְהַטְמִין בְּדָבָר הַמּוֹסִיף הֶבֶל מִבְּעוֹד יוֹם גְּזֵרָה שֶׁמָּא תַּרְתִּיחַ הַקְּדֵרָה בְּשַׁבָּת וְיִצְטָרֵךְ לְגָלוֹתָן עַד שֶׁתָּנוּחַ הָרְתִיחָה וְיַחֲזֹר וִיכַסֶּה בְּשַׁבָּת » (רמב״ם הל׳ שבת פ״ד ה״ב).
Sur ce qui n’ajoute pas, pendant Chabbat :
« אֲבָל אָסְרוּ חֲכָמִים דָּבָר זֶה גְּזֵרָה שֶׁמָּא יַטְמִין בְּרֶמֶץ וְיִהְיֶה בּוֹ נִיצוֹצוֹת שֶׁל אֵשׁ וְנִמְצָא חוֹתֶה בַּגֶּחָלִים » (רמב״ם הל׳ שבת פ״ד ה״ג).

Le Beit Yossef rapporte cette leçon au nom du Ran et du commentaire du Rambam sur la michna, expose l’objection du Maguid Michné et la lecture du Raavad, puis conclut :
« אלא העיקר כגירסת רש״י וכ״כ הר״ן והרא״ש » (בית יוסף או״ח רנ״ז).

Les Tossafot — rapportés par le Maguen Avraham — apportent le critère physique qui nourrit la voie A : « ובתוס׳ דף מ״ח כתבו וז״ל דכירה שלנו אין חומה אלא מחמת האש וכל שעה מתקרר והולך אבל הגפת מוסיף הבל מעצמו » (מ״א רנ״ז ס״ק י״ח, בשם תוס׳ שבת מ״ח). Le fourneau ne chauffe que par le feu et se refroidit d’heure en heure ; le marc d’olives, lui, chauffe de lui-même.

Nafka minot :

5. Hatmana / chemira / chehiya — trois catégories

ActeDéfinitionSiman propre
Hatmana הטמנהEnvelopper la marmite dans une matière, pour en maintenir ou en augmenter la chaleurSiman רנ״ז
Chemira שמירהPoser un ustensile ou une matière sur le plat pour le protéger (souris, poussière)Siman רנ״ז seif 2
Chehiya שהייהLaisser la marmite sur une source de chaleur depuis avant ChabbatSiman רנ״ג
Ḥazara חזרהRemettre la marmite sur la source de chaleur pendant ChabbatSiman רנ״ג seif 2

Yéssod : ce qui sépare la hatmana de la chemira n’est pas le geste mais son intention. Le seif 2 le dit dans ses propres mots — poser des ustensiles sur le plat pour le garder des souris ou de la poussière est permis, « לשום כלים על התבשיל כדי לשמרו מן העכברים או כדי שלא יתטנף בעפרורית שרי שאין זה כמטמין להחם אלא כשומר ונותן כיסוי על הקדירה » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ב). Le même linge, posé de la même façon, change de catégorie selon ce qu’on en attend. La catégorie halakhique se décide donc par la fin poursuivie, non par la seule physique de l’acte.

Le seif 7 vient rappeler que la frontière avec la chehiya n’est pas non plus étanche. Le Meḥaber y durcit : « כל היכא דאסרינן הטמנה אפי׳ בקדירה מבושלת כל צרכה אסרינן ואפי׳ מצטמק ורע לו » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ז) ; le Rama y rapporte ceux qui allègent, et le fait justement en rapprochant les deux catégories : « ויש מקילין ואומרים דכל שהוא חי לגמרי או נתבשל כל צרכו מותר בהטמנה כמו בשהוי » (הגהת הרמ״א רנ״ז:ז).

6. Ḥakira sur le seif 4 — ajouter et remplacer pendant Chabbat

« אם טמן בו מבעוד יום ונתגלה משחשיכה מותר לחזור ולכסותו וכן אם רצה להוסיף עליו בשבת מוסיף »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ד)

« והוא שנתבשלה הקדירה כל צרכו אבל אם אינה מבושלת כל צרכו אפי׳ להוסיף על הכסוי אסור שתוספת זה גורם לה להתבשל »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ד)

Kachya : si la hatmana est interdite pendant Chabbat jusque dans une matière qui n’ajoute aucune chaleur, comment peut-il être permis, ce même Chabbat, d’ajouter une couverture ou d’en changer ?

Térouts : la hatmana initiale a été faite en plein jour. Ce qu’on fait Chabbat n’ouvre pas une hatmana, il en achève une qui existe déjà. Le Rambam donne la raison, et elle tient en trois mots — שהרי אינו מוסיף :
« חַמִּין שֶׁטְּמָנָן מֵעֶרֶב שַׁבָּת וְנִתְגַּלּוּ בְּשַׁבָּת מֻתָּר לְכַסּוֹתָן. שֶׁהֲרֵי אֵינוֹ מוֹסִיף » (רמב״ם הל׳ שבת פ״ד ה״ד) — puisque cela n’ajoute rien, il n’y a rien à craindre.

Ce n’est pas une formule de circonstance, et le Michna Beroura le prouve par l’envers : que l’enveloppe se soit découverte après la tombée de la nuit n’est pas un détail de récit. « אבל אם נתגלה מבעוד יום אסור לכסותו בשבת דהוי ליה כמטמין לכתחלה בשבת » (מ״ב רנ״ז ס״ק כ״ה). Découverte avant la nuit, l’enveloppe ne se refait pas : ce serait bien une hatmana neuve.

La seconde limite est dans le Choulhan Aroukh lui-même : la permission ne vaut que si la marmite est entièrement cuite, « והוא שנתבשלה הקדירה כל צרכו אבל אם אינה מבושלת כל צרכו אפי׳ להוסיף על הכסוי אסור שתוספת זה גורם לה להתבשל » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ד). Les deux limites disent la même chose sous deux angles : rien de ce qu’on fait Chabbat ne doit rien ajouter.

Le Ran, rapporté par le Beit Yossef, tire de la michna deux enseignements et non un :
« אשמעינן תרתי חדא דלא מיבעיא דאם בא להוסיף מוסיף אלא אפי׳ נטל מה שהניח מבע״י דדמי כמטמין לכתחלה » (בית יוסף או״ח רנ״ז בשם הר״ן). Non seulement on peut ajouter, mais on peut retirer ce qu’on avait posé en plein jour — ce qui ressemble pourtant à une hatmana ouverte de bout en bout.

Le Taz (רנ״ז ס״ק ד) ne laisse pas la chose au repos. Après avoir exposé la difficulté du Beit Yossef sur les Tossafot et le Roch, il s’arrête sur la formulation même du Choulhan Aroukh :
« ומ״מ כאן בש״ע צ״ע במ״ש ונתגל׳ משחשיכ׳ שהוא ל׳ דיעבד כמו שדקדקו כל הפוסקים מל׳ זה במשנה » (ט״ז רנ״ז ס״ק ד). La tournure ונתגלה משחשיכה est un langage de bediavad ; faut-il en conclure qu’on ne découvre pas délibérément pour recouvrir ensuite ? Le Taz laisse la question sur un צ״ע, et nous la laissons ouverte comme lui.

7. Transvaser dans une autre marmite — seif 5

Le seif 5 est bref et sa conséquence est large : « אם פינה התבשיל בשבת מקדירה שנתבשל בה לקדירה אחרת מותר להטמינו בדבר שאינו מוסיף הבל » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ה). Le même plat, la même chaleur, le même Chabbat — et pourtant la hatmana redevient permise. Pourquoi ?

Le Rambam (פ״ד ה״ה), rapporté et adopté par le Beit Yossef, répond par la définition de l’interdit :
« אבל הרמב״ם בפ״ד כתב דהיינו טעמא דשרי מפני שלא אסרו להטמין בשבת אלא דבר חם שהוא בכלי ראשון שנתבשל אבל אם פינהו מותר כמו שהתירו להטמין את הצונן וכן עיקר » (בית יוסף או״ח רנ״ז). L’interdit ne porte que sur le premier récipient, celui de la cuisson ; une fois transvasé, le plat est traité comme du froid.
Le Taz dit la même chose en une ligne : « דלא אסרו להטמין בשבת אלא דבר חם שהוא בכ״ר שנתבשל אבל אם פנהו הוי ליה כמטמין את הצונן דמותר » (ט״ז רנ״ז ס״ק ה).

Rachi, tel que le lit le Ran, donne une tout autre raison, et elle est plus étroite :
« דייק מדברי רש״י דדוקא כשפינן כדי לקררן הוא דשרי » (בית יוסף או״ח רנ״ז). Ce qui permet, dans cette lecture, c’est que le transvasement refroidit : on ne craint plus qu’il réchauffe, puisqu’il vient de faire l’inverse.

Nafka mina entre les deux raisons : transvaser sans intention déclarée de refroidir. Selon le Rambam, c’est permis — le critère est le récipient, pas le motif. Selon la lecture de Rachi par le Ran, on pourrait croire que non. Le Michna Beroura tranche ce cas-là en pratique, et dans le sens du Rambam :
« ואין נ״מ אם נתכוין בפירוש כדי לקרר או בסתמא לאיזה סיבה » (מ״ב רנ״ז ס״ק כ״ט).
Il va plus loin encore, jusqu’au cas qui semblait devoir tout annuler : « ואפילו אם חזר ועירה אותו אח״כ לכלי ראשון שהיה בו נמי שרי » (מ״ב רנ״ז ס״ק כ״ח). Même reversé ensuite dans sa marmite d’origine, le plat ne redevient pas kli richon.

8. Hatmana d’un aliment froid — seif 6 et le ḥidouch des Aḥaronim

Ḥakira : pourquoi est-il permis d’envelopper du froid, pendant Chabbat, dans une matière qui n’ajoute pas de chaleur ? À première vue, la hatmana est interdite ce jour-là sans distinguer.

Térouts : l’interdit de hatmana pendant Chabbat a pour ressort la crainte d’un réchauffage (Chabbat 34a, voir la section 3). Sur du froid, cette crainte n’a pas d’objet. Le Choulhan Aroukh le formule en donnant les deux finalités permises :
« מותר להטמין בשבת דבר צונן בדבר שאינו מוסיף הבל כדי שלא יצטנן ביותר או כדי שתפיג צנתו » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ו).

La symétrie s’arrête là : dans une matière qui ajoute, le froid ne sauve rien, et la veille de Chabbat non plus — « אבל בדבר המוסיף הבל ואפי׳ להטמין צונן גמור ואפי׳ מבעוד יום נמי אסור » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ו). C’est le signe que le mossif hével n’est pas un degré de plus dans la même crainte, mais un acte d’une autre nature : il produit de la chaleur au lieu d’en garder.

Ma’hloket sur l’étendue de la permission. Le Beit Yossef déduit de Rachi une lecture restrictive : la hatmana du froid ne serait permise que contre la chaleur du soleil, non pour le réchauffer — « נראה מדבריו דלהטמין את הצונן כדי לחממו אע״פ שהוא מטמין בדבר שאינו מוסיף הבל אסור » (בית יוסף או״ח רנ״ז). Le Rambam, lui, permet pour les deux finalités que reprend le seif 6. Le Beit Yossef conclut avec le Rambam : « וכ״נ מדברי הגאוני׳ והכי פשט׳ דמילת׳ דבכולי פירקין בהטמנ׳ דלחמם עסקינן וכן עיקר » (בית יוסף או״ח רנ״ז) — tout le chapitre traite de la hatmana destinée à chauffer, et c’est elle seule qui est visée.

Le Michna Beroura sur le seif 6 donne l’application concrète, et elle est large :
ס״ק ל״א — « ואפילו אדם חשוב שרי » (מ״ב רנ״ז ס״ק ל״א) : la permission vaut même pour un אדם חשוב.
ס״ק ל״ב — « כגון מים או תבשיל תחת כרים וכסתות » (מ״ב רנ״ז ס״ק ל״ב). De l’eau ou un plat sous des coussins et des couvertures : c’est le cas même du seif.

Et sur le seif 5, le même Michna Beroura avait déjà posé la borne du côté du mossif hével : « דבדבר המוסיף הבל אפילו צונן גמור אסור וכדלקמיה » (מ״ב רנ״ז ס״ק ל).

9. Des vêtements sur la marmite — seif 8

« אם הוא מכוסה בבגדים אע״פ שהבגדים אינם מוסיפין הבל מחמת עצמן מכל מקום מחמת אש שתחתיהם מוסיף הבל »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ח)

« כל שהוא בענין שאין הבגדים נוגעים בקדירה אע״פ שיש אש תחתיה כיון שאינו עושה דרך הטמנה שרי »  (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ח)

Le ḥidouch du seif 8 : une matière qui n’ajoute rien par elle-même est traitée comme si elle ajoutait, dès lors qu’une source de chaleur se trouve dessous. Le feu ne chauffe pas seulement la marmite : il fait passer le tissu d’une colonne à l’autre. Et la même phrase donne aussitôt sa borne — si les vêtements ne touchent pas la marmite, la hatmana n’a pas eu lieu, même avec du feu dessous.

Ḥakira : ce basculement est-il une guezéra, ou une donnée réelle — la matière a-t-elle vraiment changé de nature ?

Les deux lectures sont présentes dans l’appareil et nous ne tranchons pas entre elles ; on notera seulement que le Beit Yossef, lui, formule la permission en termes de manière : « דכיון דאין הבגדים נוגעים בקדרה אינו דרך הטמנה ושרי » (בית יוסף או״ח רנ״ז, בדעת הרא״ש), et ajoute que « וכ״נ מדברי הר״ן לדעת הר״י והרשב״א » (בית יוסף או״ח רנ״ז).

Où passe exactement la ligne ? Le Michna Beroura renvoie à la figure que le Meḥaber dessine juste après : « דהיינו כעין שצייר המחבר בסמוך » (מ״ב רנ״ז ס״ק ל״ט) — un ustensile large posé sur la marmite sans en toucher les parois, et les vêtements sur cet ustensile.

Et si le fond de la marmite touche les braises ? Ici le Meḥaber et le Rama se séparent, et le Michna Beroura le dit sans détour :
« דאם היו שוליה נוגעין בגחלים ס״ל להמחבר דמחמת זה גופא מקרי מטמין בדבר המוסיף הבל ואסור והרמ״א שם בהג״ה ס״ל דעי״ז לא חשיב הטמנה » (מ״ב רנ״ז ס״ק מ״ה).
Le Maguen Avraham avait relevé le même partage : « ולדברי רמ״א בסי׳ רנ״ג ס״א אפי׳ נוגעים בגחלים שרי כיון שאין טמון בבגדים » (מ״א רנ״ז ס״ק י״ח). Pour le Rama, ce qui décide est l’enveloppement dans les tissus, et non le contact avec les braises.

10. Anti-karaïsme et obligation des ḥamin — le seif final

« ומצוה להטמין לשבת כדי שיאכל חמין בשבת כי זה מכבוד ועונג שבת »  (הגהת הרמ״א רנ״ז:ח)

« וכל מי שאינו מאמין בדברי החכמים ואוסר אכילת חמין בשבת חיישי׳ שמא אפיקורס הוא »  (הגהת הרמ״א רנ״ז:ח)

Le fondement polémique. Un siman de détails techniques se ferme sur une phrase qui ne juge plus un acte mais un homme. Le verset en cause est celui-ci :
« לֹא־תְבַעֲר֣וּ אֵ֔שׁ בְּכֹ֖ל מֹשְׁבֹֽתֵיכֶ֑ם בְּי֖וֹם הַשַּׁבָּֽת » (שמות ל״ה:ג).
Lu au plus strict, il interdirait non seulement d’allumer un feu le Chabbat, mais de tirer profit d’une chaleur produite avant lui. La tradition rabbinique lit le verset comme portant sur l’acte d’allumer, non sur la jouissance d’un plat cuit la veille : de là que manger chaud le Chabbat n’est pas seulement toléré — le Rama en fait une mitsva. Le Rama donne à sa phrase deux sources, qu’il nomme lui-même — le Baal HaMaor et le Kol Bo.

Le Baal HaMaor, cité textuellement par le Michna Beroura au bout de son long ס״ק מ״ט :
« וזה לשון בעל המאור בפרק כירה כל מי שאינו אוכל חמין וכו׳ וצריך להזמין לבשל להטמין ולענג את השבת ולהשמין הוא המאמין וזוכה לקץ הימין » (מ״ב רנ״ז ס״ק מ״ט). La formule fait rimer les finales en מין — notamment חמין, להזמין, להטמין, ולהשמין, המאמין et הימין — et fait de la pratique des ḥamin un signe d’adhésion.

Une réserve de référence, qu’il faut dire : la parenthèse du Rama situe le Baal HaMaor פרק במה טומנין, tandis que le Michna Beroura écrit בפרק כירה. Nous rapportons les deux sans choisir.

Nafka mina, et une limite à ne pas oublier. La phrase du Rama vise celui qui ne croit pas aux paroles des sages et interdit de manger chaud — c’est une position doctrinale qu’elle désigne, non un appétit. Le Michna Beroura pose aussitôt l’exception :
« אבל מי שמזיק לו החמין מותר לאכול צונן » (מ״ב רנ״ז ס״ק מ״ח ; וכן במ״א ס״ק כ).
Celui à qui le chaud nuit mange froid, et la phrase du Rama ne le concerne en rien. Dans son ס״ק מ״ט, le Michna Beroura consacre d’ailleurs l’essentiel de son propos non à l’hérésie mais aux interdits de Chabbat que cette abstention entraîne en pratique.

11. Nafka minot pratiques modernes

Ce qui suit applique aux objets d’aujourd’hui les critères établis ci-dessus, chaque fois avec le seif dont il dépend. Ce ne sont pas des psakim : pour l’usage, on interroge un rav.

1. La mijoteuse électrique (slow-cooker). L’appareil lui-même relève de la chehiya et du siman רנ״ג, non de notre siman : il n’y a pas de hatmana tant qu’on n’enveloppe rien. L’envelopper d’un linge fait entrer le cas dans le seif 8, « אם הוא מכוסה בבגדים אע״פ שהבגדים אינם מוסיפין הבל מחמת עצמן מכל מקום מחמת אש שתחתיהם מוסיף הבל » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ח) : le linge vaut alors mossif hével à cause de la source de chaleur qui est dessous.

2. Le papier d’aluminium sur la marmite. S’il tient lieu de couvercle, on est dans le seif 2 : « לשום כלים על התבשיל כדי לשמרו מן העכברים או כדי שלא יתטנף בעפרורית שרי שאין זה כמטמין להחם אלא כשומר ונותן כיסוי על הקדירה » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ב) — c’est de la chemira. S’il épouse toute la marmite pour en retenir la chaleur, c’est une hatmana dans une matière qui n’ajoute pas : permise la veille, non le Chabbat même, « אין טומנין בשבת אפילו בדבר שאינו מוסיף הבל » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:א).

3. La sacoche isotherme. Y déposer avant Chabbat une marmite chaude, c’est une hatmana dans une matière qui n’ajoute pas, faite en plein jour : le cas du seif 1. Y transvaser le plat pendant Chabbat relève du seif 5, « אם פינה התבשיל בשבת מקדירה שנתבשל בה לקדירה אחרת מותר להטמינו בדבר שאינו מוסיף הבל » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ה). Reste à vérifier, dans chaque modèle, qu’aucun élément chauffant n’y est incorporé — ce qui ferait basculer l’objet dans le cas n° 4.

4. La couverture chauffante électrique. Un appareil qui produit activement de la chaleur est mossif hével au sens plein. Le seif 6 ferme alors les deux issues à la fois — même sur du froid, même en plein jour : « אבל בדבר המוסיף הבל ואפי׳ להטמין צונן גמור ואפי׳ מבעוד יום נמי אסור » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ו).

5. Retirer la sacoche ou la couverture pendant Chabbat. Recouvrir ce qui s’est découvert est expressément permis par le seif 4, « אם טמן בו מבעוד יום ונתגלה משחשיכה מותר לחזור ולכסותו וכן אם רצה להוסיף עליו בשבת מוסיף » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ד). Mais la permission a sa borne, et c’est celle du Michna Beroura vue à la section 6 : « אבל אם נתגלה מבעוד יום אסור לכסותו בשבת דהוי ליה כמטמין לכתחלה בשבת » (מ״ב רנ״ז ס״ק כ״ה). Découvrir volontairement pour recouvrir ensuite est justement ce que le Taz laisse sur un צ״ע.

6. Le thermos. Isolation purement physique, sans source de chaleur : la catégorie du vêtement de la michna. Rempli avant Chabbat, c’est une hatmana dans une matière qui n’ajoute pas, faite en plein jour. Une bouteille chaude enveloppée dans une serviette relève du même cas.

7. Le blech avec un linge par-dessus. Le blech interpose une plaque entre le feu et la marmite. Si le linge ne touche pas la marmite, le seif 8 permet en toutes lettres : « כל שהוא בענין שאין הבגדים נוגעים בקדירה אע״פ שיש אש תחתיה כיון שאינו עושה דרך הטמנה שרי » (שולחן ערוך או״ח רנ״ז:ח). S’il la touche, on est dans le premier membre du même seif, et c’est interdit. Le Taz y ajoute sa précaution sur l’intervalle d’air (ט״ז רנ״ז ס״ק ו).

8. Le four en mode Chabbat. Le Rama connaît le cas du four dont on lute l’ouverture à l’argile : « והטמנה שעושין במדינות אלו שמטמינים בתנור וטחין פי התנור בטיט שרי לכולי עלמא » (הגהת הרמ״א רנ״ז:ח). Le Michna Beroura précise à quoi sert ce lutage, et ce n’est pas à la hatmana : « הנה לענין הטמנה אין צריך כלל טיח בטיט גם להרמ״א אלא דבא לומר דבטיח שרי בכל ענין » (מ״ב רנ״ז ס״ק מ״ו). Un four moderne, dont la porte ferme par un loquet, n’est ni luté ni ouvert : la question de savoir ce qu’il vaut ici demande l’avis d’un rav et reste ouverte dans cette page.


Pour aller plus loin

Niveau 3 — Synthèse : récapitulatif structuré, repères de mémoire, arbres de décision et règles pratiques.
Niveau 4 — Daat HaRav : la chita de l’Admour HaZaken (Choulhan Aroukh HaRav).

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DAAT · Rav Yossef Haim Samama

Siman רנ״ז · Niveau 2 — Lamdan
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