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DAAT · NIVEAU 1 — INITIATION

Siman 114 — La bière et les boissons des non-Juifs

גזרת חתנות, le vin caché dans les saumures, et le doute indulgent — pour découvrir et comprendre
יורה דעה · סימן קי״ד
דיני שכר ושאר משקין של עובדי כוכבים
🌱 Niveau Initiation · מתחילים
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Première approche du Siman 114 : les 12 seifim du Mehaber et les gloses du Rama, texte hébreu et traduction française fluide. Pourquoi la bière (שכר) d'un non-Juif est-elle interdite — mais seulement במקום מכירתו, sur place ? Le rôle de la גזרת חתנות, de la distinction קובע / עראי, du vin caché (יין נסך) dans les saumures et conserves, du test du prix, de l'annulation par soixante (ביטול בששים), de חנות vs חבית, de קבוע vs פריש et du doute indulgent (תלינן לקולא).

Sujet : Bière et boissons des non-Juifs — חתנות, vin caché, doute indulgent
Source : שולחן ערוך יורה דעה סימן קי״ד

Compilation : הרב יוסף חיים סממה
DAAT · daattorah.com

📑 Plan de l'étude

1. Le texte du Mehaber : les 12 seifim, par groupes thématiques
2. Contexte : pourquoi ce siman vient après le bishoul akum (113)
3. Les concepts-clés : חתנות, במקום מכירתו, קובע / עראי, יין נסך, קבוע / פריש…
4. Le doute indulgent : le tableau חנות / חבית, קבוע / פריש, תלינן לקולא
5. Le Shach et le Taz : qui ils sont, quelques entrées-clés
6. La glose du Rama (הגה)
7. חתנות sur les boissons : ce que la גזרה interdit vraiment
8. Cas pratiques modernes : café/thé/bière en terrasse, conserves, épices, lie
9. Synthèse et questions de compréhension

1. Le texte du Mehaber — les 12 seifim

Le Siman 114 prolonge les gzérot rabbiniques destinées à limiter la proximité sociale avec les non-Juifs. Après le bishoul akum (Siman 113), le Mehaber (Rabbi Yossef Karo) traite ici de leurs boissons — la bière (שכר) notamment — sous l'angle de la גזרת חתנות (crainte des mariages mixtes par la convivialité d'un repas), puis d'un second axe : le vin idolâtre (יין נסך) caché dans les saumures et conserves du commerce, avec tout le régime du doute. Le Rama (Rabbi Moshe Isserles) ajoute ses gloses (הגה), souvent indulgentes selon l'usage. Découvrons les seifim par groupes.

Groupe A — La גזרת חתנות sur la bière (seifim 1-3)

Seif 1 — La bière interdite, mais seulement במקום מכירתו

כָּל שֵׁכָר שֶׁל עוֹבֵד כּוֹכָבִים, אֶחָד שֵׁכָר שֶׁל תְּמָרִים אוֹ שֶׁל תְּאֵנִים אוֹ שֶׁל שְׂעוֹרִים אוֹ שֶׁל תְּבוּאָה אוֹ שֶׁל דְּבַשׁ — אָסוּר מִשּׁוּם חַתְנוּת; וְאֵינוֹ אָסוּר אֶלָּא בִּמְקוֹם מְכִירָתוֹ, אֲבָל אִם הֵבִיא הַשֵּׁכָר לְבֵיתוֹ וְשׁוֹתֵהוּ שָׁם — מֻתָּר, שֶׁעִקַּר הַגְּזֵרָה שֶׁמָּא יִסְעַד אֶצְלוֹ. וְלֹא אָסְרוּ אֶלָּא כְּשֶׁקּוֹבֵעַ עַצְמוֹ לִשְׁתּוֹת כְּדֶרֶךְ שֶׁאָדָם קוֹבֵעַ בִּשְׁתִיָּה, אֲבָל אִם נִכְנַס בְּבֵית הָעוֹבֵד כּוֹכָבִים וְשָׁתָה דֶּרֶךְ עֲרַאי בְּאַקְרַאי — מֻתָּר; וְכֵן מִי שֶׁלָּן בְּבֵית הָעוֹבֵד כּוֹכָבִים חָשׁוּב כְּבֵיתוֹ; וּמֻתָּר לִשְׁלוֹחַ בָּעִיר לִקְנוֹת שֵׁכָר מֵהָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים. (הגה: וְיֵשׁ מַתִּירִין בְּשֵׁכָר שֶׁל דְּבַשׁ וּתְבוּאָה, וְכֵן נוֹהֲגִין לְהָקֵל בִּמְדִינוֹת אֵלּוּ.)
Toute bière (שכר) d'un non-Juif — qu'elle soit de dattes, de figues, d'orge, de céréales ou de miel — est interdite à cause des mariages mixtes (משום חתנות). Mais elle n'est interdite que sur le lieu où on la vend (במקום מכירתו) ; si on l'emporte chez soi et qu'on l'y boit, c'est permis, car l'essentiel de la גזרה est qu'on ne dîne pas chez lui (שמא יסעד אצלו). Et l'on n'a interdit que lorsqu'on s'installe pour boire (קובע עצמו) à la manière dont on s'attable à une boisson ; mais entrer chez le non-Juif et boire en passant, occasionnellement (דרך עראי באקראי), est permis. De même, celui qui loge chez le non-Juif : c'est comme sa propre maison. Et il est permis d'envoyer acheter de la bière aux non-Juifs en ville. Glose du Rama : certains permettent la bière de miel et de céréales, et tel est l'usage indulgent dans nos contrées (וכן נוהגין להקל במדינות אלו).
L'idée centrale : la bière n'est pas interdite parce qu'elle contiendrait un produit défendu — son matériau est cacher. Elle est interdite au titre de la convivialité : on craint que partager un verre chez lui, en s'attablant, conduise à partager un repas, puis à un mariage mixte. D'où trois soupapes : (1) la localisation — interdit chez lui, permis chez soi ; (2) la manière — interdit si l'on s'installe, permis en passant ; et l'usage indulgent du Rama, qui permet la bière de miel et de céréales dans nos pays.

Seif 2 — Où l'on est indulgent sur le vin, on l'est moins sur la bière

מְקוֹם שֶׁיִּשְׂרָאֵל נוֹהֲגִין קוּלָּא בְּיַיִן שֶׁל עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים — אַף הַשֵּׁכָר אָסוּר.
Dans un endroit où Israël a l'usage d'être indulgent sur le vin d'un non-Juif, même la bière y est interdite.
Un paradoxe apparent : on s'attendrait à ce qu'un lieu indulgent sur le vin le soit aussi sur la bière. C'est l'inverse. Là où l'on relâche déjà sur le vin (plus grave), il faut maintenir la barrière sur la bière pour qu'il reste une limite à la convivialité. Lever les deux ferait tomber toute la גזרת חתנות.

Seif 3 — Vin de pommes et de grenades : permis partout

יֵין תַּפּוּחִים וְיֵין רִמּוֹנִים וְכַיּוֹצֵא בָּהֶן — מֻתָּר לִשְׁתּוֹתוֹ בְּכָל מָקוֹם, דְּדָבָר שֶׁאֵינוֹ מָצוּי לֹא גָּזְרוּ עָלָיו.
Le cidre (יין תפוחים), le vin de grenades et leurs semblables : il est permis de les boire partout, car une chose peu répandue (דבר שאינו מצוי), on n'a pas décrété à son sujet.
Le principe-frein : les gzérot ne s'étendent qu'aux réalités courantes. Le cidre et le vin de grenades étant rares, le risque social qu'ils créent est marginal — les Sages n'ont donc pas décrété à leur sujet. C'est le même raisonnement דבר שאינו מצוי qu'on retrouve dans d'autres gzérot.

Groupe B — Le vin caché : test du prix et exceptions (seifim 4-7)

Seif 4 — Le test du prix ; חנות vs מן החבית

כָּל אֵלּוּ הַמַּשְׁקִים וְכֵן הַחֹמֶץ שֶׁל שֵׁכָר — אָסוּר לִקְנוֹתוֹ מֵהֶם אִם דְּמֵיהֶם יְקָרִים מִדְּמֵי הַיַּיִן, שֶׁאָנוּ חוֹשְׁשִׁים שֶׁמָּא עֵרַב בָּהֶן יַיִן (עַד שֶׁאֵין שִׁשִּׁים לְבַטְּלוֹ). בַּמֶּה דְּבָרִים אֲמוּרִים כְּשֶׁמּוֹכְרִים בַּחֲנוּת, אֲבָל אִם רוֹאֶה שֶׁמּוֹצִיאִים אוֹתוֹ מִן הֶחָבִית — מֻתָּר, וְלֹא חָיְישִׁינַן שֶׁמָּא עֵרַב בּוֹ יַיִן, שֶׁאִם הָיָה מְעָרֵב יַיִן בֶּחָבִית הָיָה מִתְקַלְקֵל. (הגה: וְאַף עַל פִּי שֶׁרְגִילִים לִמְשׁוֹחַ הַיּוֹרוֹת וְהַכֵּלִים בְּשׁוּמַן חֲזִיר — אֵין לָחוּשׁ, דַּהֲוֵי נְתִינַת טַעַם לִפְגָם, גַּם בָּטֵל בְּשִׁשִּׁים; גַּם אֵין לָחוּשׁ אִם נָתְנוּ מַשְׁקִין אֵלּוּ בְּכֵלִים שֶׁל יַיִן; וְעַיֵּן לְקַמָּן סִימָן קל״ז.)
Toutes ces boissons, ainsi que le vinaigre de bière : il est interdit de les acheter aux non-Juifs si leur prix est plus élevé que celui du vin, car on craint qu'ils n'y aient mêlé du vin (שמא עירב בהן יין)tant qu'il n'y en a pas soixante pour l'annuler. Ceci quand ils vendent en boutique (בחנות) ; mais si l'on voit qu'ils le tirent du tonneau (מן החבית), c'est permis, et l'on ne craint pas le mélange, car s'il mêlait du vin dans le tonneau, celui-ci se gâterait. Glose du Rama : et bien qu'ils aient l'habitude d'enduire les chaudrons et les ustensiles de graisse de porc, il n'y a pas à craindre, car c'est un goût qui dégrade (נותן טעם לפגם) et c'est en outre annulé à soixante ; de même, pas de crainte s'ils ont mis ces boissons dans des récipients ayant contenu du vin ; voir plus loin Siman 137.
Le test du prix : on ne dispose pas d'analyse de laboratoire, mais d'un indice de bon sens — si la boisson coûte plus cher que le vin, le marchand a un mobile pour l'avoir « coupée » de vin (et donc défendue). Deux garde-fous l'allègent : soixante annule le vin éventuel, et surtout la distinction חנות / חבית : au tonneau, on voit, et de toute façon le vin abîmerait la cuvée — pas de fraude.

Seif 5 — קפידא : ce qu'on achète à l'artisan

יֵין רִמּוֹנִים שֶׁמּוֹכְרִים לִרְפוּאָה — מֻתָּר לְקַחְתּוֹ מִן הַתַּגָּר אֲפִלּוּ שֶׁלֹּא מִן הֶחָבִית, אַף עַל פִּי שֶׁדָּמָיו יְקָרִים מִן הַיַּיִן, מִשּׁוּם דְּכֵיוָן דְּאִית בֵּיהּ קְפִידָא לֹא מָרַע נַפְשֵׁיהּ (וְכֵן כָּל דָּבָר שֶׁקּוֹנִים מִן הָאֻמָּן דְּלֹא מָרַע נַפְשֵׁיהּ).
Le vin de grenades qu'on vend comme remède : il est permis de le prendre chez le marchand même hors du tonneau, bien que son prix soit plus élevé que celui du vin, parce que là où il y a une exigence précise (קפידא), il ne se discrédite pas (לא מרע נפשיה) — et de même tout ce qu'on achète à l'artisan (מן האומן) : il ne se déprécie pas (en y mêlant ce qu'il ne faut pas).
קפידא = l'exigence de qualité protège. Quand l'acheteur est regardant (un remède doit être un vrai vin de grenades pur), le vendeur a tout à perdre à frelater : il ruinerait sa réputation (לא מרע נפשיה). Cette logique du sérieux professionnel s'applique à tout produit acheté à un artisan dont l'identité de la marchandise est garantie.

Seif 6 — Vérifier la lie de vin (שמרים) ; le דבר המעמיד

צָרִיךְ לִיזָּהֵר וְלִבְדּוֹק וְלַחְקוֹר בַּשֵּׁכָר וּבְמַשְׁקֶה שֶׁל דְּבַשׁ שֶׁעוֹשִׂים הָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים עַכְשָׁו, אִם נוֹתְנִים בָּהֶם שְׁמָרִים שֶׁל יַיִן. (הגה: וְאִם דַּרְכָּן לִתֵּן בּוֹ שְׁמָרִים — אָסוּר לִקְנוֹת מֵהֶם אִם אֵין בַּמַּשְׁקֶה שִׁשִּׁים מִן הַשְּׁמָרִים; וְהוּא דְּלָא עֲבִידֵי לְטַעֲמֵיהּ, דִּלְטַעֲמֵיהּ אֲפִלּוּ בְּאֶלֶף לֹא בָּטֵל; וְעַיֵּן לְעֵיל סִימָן קכ״ג.)
Il faut prendre garde, examiner et enquêter sur la bière et la boisson de miel que font aujourd'hui les non-Juifs : y met-on de la lie de vin (שמרים של יין) ? Glose du Rama : si tel est leur usage d'en mettre, il est interdit d'acheter chez eux s'il n'y a pas soixante dans la boisson contre la lie ; et ceci pourvu qu'on ne l'y mette pas pour le goût (לא עבידי לטעמיה), car ce qu'on met pour le goût ne s'annule même pas dans mille (אפילו באלף לא בטיל) ; voir plus haut Siman 123.
דבר המעמיד / עביד לטעמיה — Un agent ajouté pour son effet (donner du goût, faire « prendre » un produit) ne s'annule jamais, fût-ce dans mille fois son volume — car il n'est pas un « accident » à noyer, il est la raison d'être du mélange. Si la lie de vin n'est qu'un résidu involontaire, elle s'annule à soixante ; si elle est mise pour le goût, elle ne s'annule pas.

Seif 7 — Huile et miel : ni bishul akum ni gi'oulei akum

שֶׁמֶן וּדְבַשׁ שֶׁל עוֹבֵד כּוֹכָבִים — מֻתָּרִים, וְאֵינָם נֶאֱסָרִים לֹא מִשּׁוּם בִּשּׁוּלֵי עוֹבֵד כּוֹכָבִים וְלֹא מִשּׁוּם גִּעוּלֵי עוֹבֵד כּוֹכָבִים; וְהוּא הַדִּין לְמַיִם חַמִּים שֶׁלָּהֶם.
L'huile et le miel d'un non-Juif sont permis : ils ne sont interdits ni au titre du bishul akum (cuisson par un non-Juif) ni au titre des gi'oulei akum (saveur absorbée par leurs ustensiles). Il en va de même de leur eau chaude.
Pourquoi cette double exemption ? Le bishul akum ne s'applique qu'à un mets « digne de la table d'un roi » et qui ne se mange pas cru — or huile et miel se consomment crus. Et les gi'oulei akum (goût des ustensiles) ne mordent pas : la graisse résiduelle dégrade l'huile (טעם לפגם, Taz). Même logique pour leur eau chaude, simple liquide chauffé.

Groupe C — Saumures, conserves et le doute (seifim 8-10)

Seif 8 — Câpres, poireaux, olives saumurés : מן האוצר vs בחנות

הַקַּפְרִיסִין וְהַקַּפְלוֹטוֹת וְהַחֲגָבִים שֶׁלָּהֶם הַכְּבוּשִׁים — מֻתָּרִין, וְהוּא שֶׁרוֹאֶה שֶׁמּוֹצִיאִים אוֹתָם מִן הָאוֹצָר; אֲבָל הַנִּמְכָּרִים בַּחֲנוּת — אֲסוּרִים, שֶׁמָּא זִלֵּף עֲלֵיהֶם יַיִן. וְכֵן זֵיתִים שֶׁלָּהֶם הַכְּבוּשִׁים — מֻתָּרִים, אֲפִלּוּ רַכִּים הַרְבֵּה עַד שֶׁגַּרְעִינָתָן נִשְׁמֶטֶת, וְלֹא חָיְישִׁינַן שֶׁמָּא זִלֵּף עֲלֵיהֶם יַיִן; וּבִלְבַד שֶׁלֹּא יִהְיוּ חֲתוּכוֹת בְּסַכִּין שֶׁלָּהֶם. (הגה: דְּמֵאַחַר שֶׁהֵם חֲרִיפִים בָּלְעוּ מִן הַסַּכִּין; אֲבָל אִם נִכְבְּשׁוּ בְּכֵלִים שֶׁל עוֹבֵד כּוֹכָבִים — מֻתָּרִים, דְּמֵאַחַר שֶׁיֵּשׁ מַיִם עִמָּהֶם כְּבָר נִתְבַּטֵּל חֲרִיפוּתָם; וְכֵן כָּל כַּיּוֹצֵא בָּזֶה. וְעַיֵּן לְעֵיל סִימָן צ״ו.)
Les câpres, les poireaux (קפלוטות) et les sauterelles saumurés (כבושים) des non-Juifs sont permis, à condition qu'on voie qu'on les tire du dépôt (מן האוצר) ; mais ceux vendus en boutique sont interdits, de peur qu'on n'ait aspergé du vin dessus (שמא זילף עליהם יין). De même les olives saumurées sont permises, même très molles, au point que le noyau se détache, et l'on ne craint pas l'aspersion de vin — pourvu qu'elles n'aient pas été coupées à leur couteau. Glose du Rama : car étant des aliments piquants (חריפים), ils absorbent du couteau ; mais si elles ont été saumurées dans de l'eau, elles sont permises, car l'eau a déjà annulé leur piquant (חריפות) ; et ainsi de tout cas semblable. Voir plus haut Siman 96.
Deux soupçons distincts : (1) l'aspersion de vin sur la saumure en boutique (au dépôt, on voit le produit brut → permis) ; (2) la coupe au couteau du non-Juif : un aliment חריף (piquant) « mord » et absorbe le goût du couteau. Le remède du Rama : saumuré dans l'eau, le piquant est déjà neutralisé — donc même coupé, pas de problème.

Seif 9 — Les denrées permises (sans usage d'y mettre du vin)

הָעֲנָבִים שֶׁלָּהֶם — אֲפִלּוּ הֵן לַחוֹת הַרְבֵּה עַד שֶׁמְּנַטְּפוֹת — מֻתָּרוֹת; וְכֵן כָּל הַכְּבָשִׁים שֶׁאֵין דַּרְכָּם לָתֵת בָּהֶם יַיִן וְחֹמֶץ; וְכֵן טָרִית (פֵּירוּשׁ חֲתִיכוֹת דָּג גָּדוֹל הַנִּקְרָא טוֹנִינָ״ה בְּלַעַז) שֶׁאֵינָהּ טְרוּפָה; וְכֵן צִיר שֶׁל דָּגִים שֶׁיֵּשׁ בּוֹ כּוּלְכִּית; וְכֵן עָלֶה שֶׁל חִלְתִּית — מֻתָּר.
Les raisins des non-Juifs — même très humides au point d'en dégoutter — sont permis ; de même tous les produits saumurés où l'on n'a pas l'usage de mettre du vin ou du vinaigre ; de même la טרית (entendons : des tranches d'un gros poisson appelé tonina en langue vulgaire) non hachée (שאינה טרופה) ; de même la saumure de poissons contenant du כולכית (un petit poisson pur, signe de pureté) ; et de même la feuille de חלתית (ase fétide) — permis.
La ligne de partage : est permis tout ce où il n'y a pas d'usage d'ajouter du vin, ou dont la forme garantit l'identité — un gros poisson en tranches entières (on le reconnaît comme pur), une saumure marquée par un poisson pur (כולכית). Le seif 10 va prendre, point par point, le contre-pied : les formes indistinctes (hachées, mélangées) qui réveillent le soupçon.

Seif 10 — Le cœur du doute : תלינן לקולא, רובא, קבוע

אָסוּר לִקַּח מֵהֶם קוֹרְט שֶׁל חִלְתִּית, וְטָרִית טְרוּפָה, וְחִילָק — דְּהַיְנוּ מִינֵי דָּגִים קְטַנִּים מְעֹרָבִים, מִפְּנֵי שֶׁדָּגִים טְמֵאִים מִתְעָרְבִים עִמָּהֶם וְאֵינוֹ יָכוֹל לְהַפְרִידָם. וּכְבָשִׁים שֶׁדֶּרֶךְ לִפְעָמִים שֶׁנּוֹתְנִים בָּהֶם יַיִן — וְהָנֵי מִילֵי לֶאֱסוֹר בַּאֲכִילָה, אֲבָל בַּהֲנָאָה מֻתָּר; וְאִם יָדוּעַ שֶׁהַכֹּל נוֹתְנִים יַיִן — אֲסוּרִים אֲפִלּוּ בַּהֲנָאָה. (הגה: וּמוֹכְרוֹ כֻּלּוֹ חוּץ מִדְּמֵי יֵין נֶסֶךְ שֶׁבּוֹ. וְאִם יָדוּעַ שֶׁעוֹבֵד כּוֹכָבִים אֶחָד הוּא בָּעִיר שֶׁאֵינוֹ מְעָרֵב בּוֹ יַיִן, אַף עַל פִּי שֶׁשְּׁאָר עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים דַּרְכָּן לְעָרֵב בּוֹ יַיִן — מֻתָּר לִקַּח מִכֻּלָּן כָּל זְמַן שֶׁלֹּא יָדוּעַ כֵּן בְּוַדַּאי שֶׁעֵרְבוּ בּוֹ, דְּתָלִינַן לְקֻלָּא שֶׁמָּא לֹא עֵרְבוּ בּוֹ; וְכֵן כָּל כַּיּוֹצֵא בָּזֶה בְּאִסּוּרֵי דְּרַבָּנָן. וְאִם יָדוּעַ שֶׁמִּקְצָת עוֹבְדֵי כּוֹכָבִים בְּוַדַּאי נוֹתְנִים בּוֹ יַיִן וּמִקְצָתָן בְּוַדַּאי אֵין נוֹתְנִים בּוֹ יַיִן — אָזְלִינַן בָּתַר רֻבָּא, דְּכָל דְּפָרִישׁ מֵרֻבָּא פָּרִישׁ; אֲבָל אָסוּר לִקְנוֹת מֵהֶם בְּבָתֵּיהֶם, דְּכָל קָבוּעַ כְּמֶחֱצָה עַל מֶחֱצָה דָּמֵי.)
Il est interdit d'acheter aux non-Juifs : un fragment de חלתית (ase fétide), de la טרית hachée (טרופה), et du חילק — c'est-à-dire de petits poissons mêlés, parce que des poissons non casher s'y mélangent et qu'on ne peut les en séparer. Et les saumures où l'on met parfois du vin : ceci pour les interdire à la consommation, mais au profit (בהנאה) c'est permis ; et s'il est notoire que tous y mettent du vin, c'est interdit même au profit. Glose du Rama : on le vend en entier en déduisant la valeur du יין נסך qu'il contient. Et s'il est connu qu'un seul non-Juif en ville n'y mêle pas de vin, bien que les autres aient l'usage d'en mêler, il est permis d'acheter à tous tant qu'on ne sait pas avec certitude qu'ils en ont mêlé, car on penche vers l'indulgence (תלינן לקולא) : peut-être n'en ont-ils pas mis — et ainsi de tout cas semblable dans les interdits rabbiniques (איסורי דרבנן). Et s'il est connu qu'une partie des non-Juifs en mettent certainement et une autre certainement pas, on suit la majorité (בתר רובא), car « tout ce qui s'est séparé, s'est séparé de la majorité » (כל דפריש מרובא פריש) ; mais il est interdit d'acheter chez eux, à domicile (בבתיהם), car tout élément fixe est tenu pour moitié-moitié (כל קבוע כמחצה על מחצה דמי).
Le trésor logique du siman : face au doute « y a-t-il du vin ? », trois outils. (1) תלינן לקולא : dans un interdit rabbinique, il suffit qu'un seul non-Juif probe existe en ville pour qu'on achète à tous, faute de certitude. (2) רוב / כל דפריש מרובא פריש : ce qu'on prélève « au hasard » est réputé venir de la majorité. (3) קבוע : mais aller acheter chez lui, c'est sortir un produit de son lieu fixe — là, on ne suit plus le rov, c'est moitié-moitié (מחצה על מחצה).

Groupe D — Garum et safran (seifim 11-12)

Seif 11 — מורייס (sauce de poissons / garum)

הַמּוֹרְיָיס (פֵּירוּשׁ שׁוּמָן שֶׁל דָּגִים) — בְּמָקוֹם שֶׁדַּרְכָּן לָתֵת לְתוֹכוֹ יַיִן — אָסוּר; וְאִם הָיָה הַיַּיִן יוֹקֵר מֵהַמּוֹרְיָיס — מֻתָּר; וּבְמָקוֹם שֶׁאֵין דַּרְכָּם לָתֵת לְתוֹכוֹ יַיִן — מֻתָּר לִקְנוֹתוֹ מֵהֶם, וְכֵן לְהַפְקִידוֹ אֶצְלָם וּלְשַׁלְּחוֹ עַל יָדָם.
Le מורייס (entendons : sauce/graisse de poissons, le garum) : là où l'on a l'usage d'y mettre du vin, il est interdit ; mais si le vin coûte plus cher que le garum, c'est permis (personne n'y mettrait alors du vin) ; et là où l'on n'a pas l'usage d'y mettre du vin, il est permis de l'acheter aux non-Juifs, de même que de le leur confier en dépôt et de le faire transporter par eux.
Le test du prix, à nouveau — mais inversé : pour le garum, c'est quand le vin est plus cher que la sauce qu'on relâche : aucun marchand sensé ne « gâcherait » sa sauce avec un produit plus coûteux. Tout dépend donc de l'usage local : là où l'on n'en met pas, on peut même le déposer chez eux et le leur faire transporter.

Seif 12 — Le Rashba se gardait du כרכום (safran)

הָרַשְׁבָּ״א הָיָה נִזְהָר מֵהַכַּרְכּוֹם, מִפְּנֵי שֶׁבְּכָל הָאָרֶץ הַהִיא הָיוּ מְזַלְּפִים עָלָיו יַיִן הַרְבֵּה, וְגַם מְעָרְבִים בּוֹ חוּטֵי בָּשָׂר יָבֵשׁ.
Le Rashba se gardait du כרכום (safran), parce que dans tout ce pays-là, on l'aspergeait abondamment de vin, et qu'on y mêlait aussi des fils de viande séchée (חוטי בשר יבש).
Le seif final livre un témoignage vivant : le Rashba (un des plus grands Rishonim) s'abstenait personnellement du safran de son temps, à cause d'un double frelatage local — vin aspergé et fils de viande séchée. Leçon transversale : les épices composées, par leur opacité, appellent une vigilance particulière — d'où aujourd'hui le besoin d'une certification sur les épices.

2. Contexte — où ce siman se place

Le Siman 113 a traité le bishoul akum (la cuisson par un non-Juif), une גזרה destinée elle aussi à limiter la proximité sociale. Le Siman 114 passe du plat cuit au breuvage : la même crainte de חתנות (les mariages mixtes par la convivialité) s'applique à la bière. Mais le siman a un second axe très différent : la suspicion de יין נסך (vin idolâtre) caché dans des produits commerciaux — saumures, conserves, sauces, épices — qui ouvre tout le régime du doute (prix, ביטול, רוב, קבוע, תלינן לקולא).

Les grandes questions du siman

Question Où ? Réponse-type
La bière (שכר) et la חתנות Seifim 1-3 Interdite במקום מכירתו si l'on קובע ; permis chez soi / עראי ; Rama indulgent
Le vin caché et le test du prix Seif 4 Interdit si plus cher que le vin (sauf 60, sauf מן החבית)
La קפידא de l'artisan Seif 5 לא מרע נפשיה : ce qu'on achète à un artisan est fiable
La lie de vin (שמרים) Seif 6 60 si résidu ; jamais annulé si עביד לטעמיה
Saumures, conserves, le doute Seifim 8-10 מן האוצר ✔ / חנות ✖ ; תלינן לקולא, רוב, קבוע
Garum et safran Seifim 11-12 Usage local + test du prix ; le Rashba se gardait du safran
L'idée transversale : le siman croise deux interdits de nature opposée. Sur la bière, le produit est cacher mais le cadre social est interdit (חתנות) — on joue sur le lieu et la manière. Sur les conserves, le cadre est neutre mais le produit peut cacher du vin (יין נסך) — on joue sur les outils du doute.

3. Les concepts-clés de ce siman

Pour comprendre le Siman 114, il faut maîtriser un petit vocabulaire qui décrit, d'un côté, la גזרה sociale sur les boissons et, de l'autre, les outils du doute sur le vin caché.

גזרת חתנותLe décret « des mariages mixtes » : les Sages ont interdit certaines convivialités (vin, bière, plats cuits) parce qu'elles rapprochent socialement et pourraient mener à des unions interdites. C'est la raison de l'interdit de la bière (seif 1), non un défaut du produit.
במקום מכירתו« Sur le lieu de sa vente » : la bière n'est interdite que là où on la boit chez lui (le débit, sa maison) ; emportée et bue chez soi, elle est permise — car l'enjeu est de ne pas s'attabler chez le non-Juif (שמא יסעד אצלו).
קובע / עראיS'installer / en passant : on n'interdit que celui qui קובע עצמו (s'attable pour boire) ; boire דרך עראי באקראי (occasionnellement, debout, en passant) est permis. Tout est dans la manière.
יין נסך / סתם יינםLe vin idolâtre : vin d'un non-Juif, interdit à la consommation et au profit (יין נסך au sens strict) ou interdit rabbiniquement (סתם יינם). C'est lui qu'on soupçonne caché dans les saumures, sauces et épices (seifim 4, 10-12).
ביטול בששיםL'annulation par soixante : un interdit s'annule s'il est noyé dans soixante fois son volume. Décisif pour le vin éventuellement mêlé (seif 4) et la lie de vin résiduelle (seif 6) — sauf si elle est mise pour le goût.
חנות / מן החביתBoutique / au tonneau : en boutique, on ne voit pas → soupçon ; au tonneau, on voit le produit brut, et de toute façon le vin gâterait la cuvée → permis (seif 4).
קבוע / פרישFixe / prélevé : כל דפריש מרובא פריש — ce qu'on prélève « au hasard » suit la majorité (donc permis si la majorité est probe) ; mais כל קבוע כמחצה על מחצה — acheté sur place, chez lui, l'objet reste « fixé » et l'on ne suit plus le rov (seif 10).
תלינן לקולא« On penche vers l'indulgence » : dans un interdit rabbinique (איסורי דרבנן), tant qu'il subsiste une possibilité réelle de permis (ne serait-ce qu'un non-Juif probe en ville), on n'interdit pas faute de certitude (seif 10).
Deux notions transverses : נותן טעם לפגם (« un goût qui dégrade ») — la graisse de porc sur les ustensiles ne nuit pas car elle gâte et s'annule à 60 (seif 4) ; et קפידא → לא מרע נפשיה — l'artisan ne se discrédite pas sur un produit où l'acheteur est exigeant (seif 5).

4. Le doute sur le vin caché — le tableau

Tout le seif 10 (et les seifim 4, 8, 11) se résume en un tableau des outils du doute. On croise où achète-t-on ? et que sait-on de l'usage local ?, et l'on regarde le statut.

Situation Outil Résultat
Acheté au dépôt / au tonneau (מן האוצר / מן החבית) On voit le produit brut 🟢 Permis (pas de fraude possible)
Acheté en boutique (חנות), plus cher que le vin Test du prix 🔴 Interdit (soupçon de mélange), sauf 60
Un seul non-Juif probe en ville (איסור דרבנן) תלינן לקולא 🟢 Permis d'acheter à tous (faute de certitude)
Majorité probe, prélevé « au hasard » (פריש) כל דפריש מרובא פריש 🟢 On suit le rov
Acheté chez lui, à domicile (קבוע) כל קבוע כמחצה על מחצה 🔴 On ne suit plus le rov (moitié-moitié)
Produit haché / mélangé (טרופה, חילק) Inséparable des non-casher 🔴 Interdit (consommation), profit selon le cas
La logique en une phrase : plus on voit et plus le produit est identifiable (au tonneau, gros poisson entier, marqué d'un poisson pur), plus on permet ; plus c'est opaque (boutique, haché, mélangé, chez lui) et plus le doute mord. Et dans un interdit rabbinique, le doute lui-même penche vers l'indulgence.
Le point délicat (seif 10) : ne pas confondre פריש et קבוע. Tirer un produit déjà sorti de chez son fabricant → on suit la majorité. Aller le chercher chez le fabricant lui-même → l'objet est « fixé » à sa source et l'on ne s'appuie plus sur le rov.

5. Le Shach et le Taz — les grands commentateurs

En Yoreh De'ah, le Choul'han Aroukh ne se lit jamais seul. Deux grands commentaires l'accompagnent sur chaque page et structurent l'étude pratique : le Shach et le Taz. Ce sont les nossei kelim de référence en Yoreh De'ah (pas de Mishna Berurah ici, qui ne commente que l'Orach Chaim).

Le Shach (ש״ך) — abréviation de שפתי כהן, Siftei Kohen, de Rabbi Shabtai haCohen (Lituanie, XVIIᵉ siècle). C'est le commentaire de référence sur Yoreh De'ah, d'une grande profondeur analytique.
Le Taz (ט״ז) — abréviation de טורי זהב, Turei Zahav, de Rabbi David haLévi Segal (Pologne, XVIIᵉ siècle). Souvent en dialogue — et parfois en désaccord — avec le Shach.

Une entrée-clé du Taz

Taz s.k. 2 — Pourquoi le pain est plus sévère que la bière

Le Taz (s.k. 2) demande pourquoi le pain d'un non-Juif fait l'objet d'une גזרה plus large que la bière de ce siman. Il répond que le pain est l'aliment de base — על הפת יחיה האדם (« c'est par le pain que l'homme vit ») — et qu'il relève d'un commerce domestique plus quotidien : la crainte de חתנות y est donc plus forte. La bière, breuvage plus occasionnel, n'est interdite que dans le cadre précis du seif 1 (במקום מכירתו, קובע). Le Taz (s.k. 4) pose par ailleurs la grande question du pilpoul : pourquoi exiger soixante contre le vin, alors que le Siman 134 enseigne que le vin dans l'eau est annulé dès שישה (six) ?

Une entrée-clé du Shach

Shach s.k. 1 — Pas de bishul akum sur la bière

Le Shach (s.k. 1) explique, sur le seif 1, que la bière n'est pas concernée par le bishul akum (la cuisson par un non-Juif) — pour deux raisons : (a) ce n'est pas un mets שעולה על שלחן מלכים (« qui monte à la table des rois ») ; (b) la céréale s'annule dans l'eau (תבואה בטלה לגבי המים), comme on dit sur elle la bénédiction chéhakol et non boré peri ha-adama. L'interdit de la bière est donc uniquement celui de la חתנות, pas du bishul.
On voit la méthode : le Shach et le Taz ne répètent pas le Mehaber — ils situent l'interdit (חתנות et non bishul, Shach) et posent les tensions (60 ou 6 contre le vin, Taz s.k. 4). C'est exactement ce qu'on approfondit au niveau Lamdan, avec le débat du Pitchei Teshuva sur le café (קאווי) et la question du ביטול בששה.

6. La glose du Rama (הגה)

Le Rama (Rabbi Moshe Isserles) ajoute sur le texte du Mehaber des gloses qui reflètent l'usage achkénaze — ici, le plus souvent, indulgentes. Voici ses interventions les plus marquantes dans notre siman.

Sur le seif 1 — l'usage indulgent sur la bière de miel et de céréales

Glose du Rama : ויש מתירין בשכר של דבש ותבואה וכן נוהגין להקל במדינות אלו« certains permettent la bière de miel et de céréales, et tel est l'usage indulgent dans nos contrées ». C'est l'assouplissement pratique du seif 1 : là où le Mehaber interdit במקום מכירתו, le Rama enregistre un usage répandu de permettre ces bières.

Sur le seif 4 — graisse de porc et récipients à vin : aucune crainte

Glose du Rama : ואע״פ שרגילים למשוח היורות והכלים בשומן חזיר אין לחוש דהוי נתינת טעם לפגם גם בטל בס׳« bien qu'ils enduisent les chaudrons de graisse de porc, il n'y a pas à craindre : c'est un goût qui dégrade (טעם לפגם) et c'est annulé à soixante » ; de même pour les récipients ayant contenu du vin. Le Rama écarte ainsi deux fausses craintes, renvoyant au Siman 137.

Sur le seif 6 — la lie de vin (שמרים) mise pour le goût

Glose du Rama : ואם דרכן ליתן בו שמרים אסור… אם אין במשקה ששים… והוא דלא עבידי לטעמיה דלטעמיה אפילו באלף לא בטיל« si leur usage est d'y mettre de la lie, c'est interdit faute de soixante… pourvu qu'elle ne soit pas mise pour le goût, car pour le goût elle ne s'annule même pas dans mille ». La distinction décisive : résidu (60) vs agent voulu (jamais annulé).

Sur le seif 8 et le seif 10 — חריפות, תלינן לקולא, רוב et קבוע

Le Rama précise encore : un aliment חריף coupé au couteau du non-Juif en absorbe le goût — sauf s'il a été saumuré dans l'eau, qui annule le piquant (seif 8) ; et il déploie tout le régime du doute (seif 10) : on vend le produit en déduisant la valeur du יין נסך ; תלינן לקולא dans les איסורי דרבנן (un seul non-Juif probe suffit) ; on suit le rov pour le prélevé (פריש), mais l'achat chez lui (קבוע) est מחצה על מחצה.
Le Rama, dans ce siman, est globalement indulgent : il enregistre l'usage de permettre certaines bières, écarte la graisse de porc et les récipients à vin (טעם לפגם, 60), et ouvre largement le doute (תלינן לקולא pour les interdits rabbiniques) — tout en gardant des bornes nettes (lie mise pour le goût, achat קבוע chez lui).

7. חתנות sur les boissons — ce que la גזרה interdit vraiment

Les seifim 1-2 — le cœur du premier axe — méritent un arrêt. Que vise exactement l'interdit de la bière, qui n'est pourtant pas un produit défendu ?

"וְאֵינוֹ אָסוּר אֶלָּא בִּמְקוֹם מְכִירָתוֹ… שֶׁעִקַּר הַגְּזֵרָה שֶׁמָּא יִסְעַד אֶצְלוֹ."
Tout repose sur une distinction de cadre, pas de matière. La bière est cacher ; ce qu'on craint, c'est l'attablement chez le non-Juif. D'où deux variables :
Cas Statut Pourquoi
Bière bue chez le non-Juif, en s'attablant 🔴 Interdit במקום מכירתו + קובע (שמא יסעד אצלו)
Bière emportée et bue chez soi 🟢 Permis Plus de cadre social chez lui
Bière bue en passant (עראי) chez lui 🟢 Permis Pas de קביעות → pas de crainte de repas
Bière de miel / céréales (usage du Rama) 🟢 Permis (usage) וכן נוהגין להקל במדינות אלו
Lieu indulgent sur le vin 🔴 Bière interdite Maintenir une barrière (seif 2)
Le seif 3 ajoute la touche finale : le cidre et le vin de grenades, étant peu répandus (דבר שאינו מצוי), échappent à toute גזרה — preuve que l'interdit ne tient qu'à la fréquence sociale du breuvage, non à sa nature.

8. Cas pratiques modernes

Comment ces règles s'appliquent-elles aujourd'hui ? Voici quatre situations courantes éclairées par notre siman.

Cas 1 — Café, thé ou bière en terrasse chez le non-Juif

Le seif 1 vise directement nos boissons : café (קאווי), thé, bière, sodas. La question est la manière : s'installer pour boire chez le non-Juif (קביעות) relève du cadre interdit ; boire en passant (עראי) est permis ; emporter chez soi est permis. Le Rama enregistre par ailleurs l'usage indulgent sur ces breuvages. Le Pitchei Teshuva (s.k. 1) discute explicitement le café (קאווי) : le Maharit le permet comme la bière, le Panim Meïrot (son grand-père) conteste — débat directement applicable à nos cafés. Pour l'application à ta situation, consulte ton Rav.

Cas 2 — Conserves et saumures industrielles

Olives, cornichons, câpres, poisson mariné, sauces type garum, vinaigres (seifim 4, 8-11) : la crainte historique est l'ajout de vin (יין נסך). Le test du prix est devenu théorique, mais le principe reste vivant à travers la certification (hekhsher), qui joue le rôle du « voir tirer du tonneau » (מן החבית) et du contrôle de l'usage. Les logiques de rov et de קבוע éclairent encore le statut d'un produit acheté en magasin vs commandé directement au producteur. Pour l'application à ta situation, consulte ton Rav.

Cas 3 — Épices : safran, ase fétide, mélanges

Le seif 12 (le Rashba se gardant du safran/כרכום) et le seif 10 (le קורט de חלתית) visent les épices composées : opacité, fils de viande séchée, coupe au couteau חריף. D'où le besoin d'un hekhsher sur les épices composées et les mélanges, là où une épice brute et identifiable pose moins de question. Pour l'application à ta situation, consulte ton Rav.

Cas 4 — Lie et additifs œnologiques (שמרים)

Le seif 6 vise les additifs des boissons fermentées (lie de vin, agents de clarification). Le critère est : simple résidu → annulé à soixante ; mais agent voulu pour son effet (עביד לטעמיה / דבר המעמיד)jamais annulé (אפילו באלף לא בטיל). À l'ère des additifs œnologiques d'origine douteuse, ce critère reste très opérationnel. Pour l'application à ta situation, consulte ton Rav.
Le fil conducteur des quatre cas : pour la bière et les boissons, pose-toi la question du cadre (chez lui / chez soi, installé / en passant) ; pour les conserves, épices et additifs, pose-toi la question du vin caché (usage local, certification, résidu ou agent voulu). Mais la décision concrète revient toujours au Rav, qui connaît les détails de fait.

9. Synthèse du Siman 114

L'essentiel du Siman 114 en quelques phrases :
  1. La bière (שכר) du non-Juif est interdite משום חתנות, mais seulement במקום מכירתו et si l'on קובע ; permise chez soi, en passant (עראי), et si l'on loge chez lui (seif 1).
  2. Le Rama permet la bière de miel et de céréales — usage indulgent dans nos contrées (seif 1).
  3. Là où l'on relâche sur le vin, on maintient l'interdit sur la bière (seif 2) ; le cidre et le vin de grenades, peu répandus, sont permis partout (seif 3).
  4. Le test du prix : interdit si plus cher que le vin (sauf 60), mais permis מן החבית ; graisse de porc → טעם לפגם + 60 (seif 4).
  5. La קפידא de l'artisan le rend fiable (לא מרע נפשיה, seif 5) ; la lie de vin : 60 si résidu, jamais si עביד לטעמיה (seif 6).
  6. Huile et miel permis (ni bishul ni gi'oulei akum), de même leur eau chaude (seif 7).
  7. Saumures : permises מן האוצר, interdites בחנות (זילוף de vin) ; couteau חריף → absorbe, sauf saumuré dans l'eau (seif 8).
  8. Permis tout ce sans usage d'y mettre du vin (raisins, טרית entière, כולכית, feuille de חלתית, seif 9) ; interdit le haché/mélangé et les saumures à vin — תלינן לקולא, רוב, קבוע (seif 10).
  9. Le garum (מורייס) selon l'usage local et le prix (seif 11) ; le Rashba se gardait du safran (כרכום) — vin aspergé et fils de viande (seif 12).

Tableau-mémoire

Situation Statut
Bière bue en s'attablant chez le non-Juif 🔴 Interdit (חתנות, במקום מכירתו)
Bière emportée chez soi / bue en passant 🟢 Permis
Boisson plus chère que le vin, en boutique 🔴 Interdit (sauf 60, sauf מן החבית)
Lie de vin mise pour le goût (עביד לטעמיה) 🔴 Jamais annulée (אפילו באלף)
Saumure achetée מן האוצר 🟢 Permis
Un seul non-Juif probe en ville (איסור דרבנן) 🟢 Permis d'acheter à tous (תלינן לקולא)
Achat chez lui, à domicile (קבוע) 🔴 On ne suit plus le rov (מחצה על מחצה)

Questions de compréhension

Vérifie ta compréhension :
  1. Pourquoi la bière (שכר) d'un non-Juif est-elle interdite, alors que le produit est cacher (seif 1) ? Que signifie משום חתנות ?
  2. Qu'est-ce que במקום מכירתו ? Et la distinction קובע / עראי ?
  3. Que tranche le Rama sur la bière de miel et de céréales (seif 1) ?
  4. Pourquoi, là où l'on est indulgent sur le vin, la bière reste-t-elle interdite (seif 2) ? Et pourquoi le cidre est-il permis partout (seif 3) ?
  5. Explique le test du prix (seif 4). Que change la distinction חנות / מן החבית ?
  6. Qu'est-ce que la קפידא de l'artisan (seif 5) ? Et la distinction entre lie résiduelle et lie עביד לטעמיה (seif 6) ?
  7. Pourquoi l'huile et le miel échappent-ils au bishul akum et aux gi'oulei akum (seif 7) ?
  8. Distingue מן האוצר et בחנות pour les saumures (seif 8). Que change la coupe au couteau חריף ?
  9. Explique תלינן לקולא, כל דפריש מרובא פריש et כל קבוע כמחצה על מחצה (seif 10).
  10. Que dit le Taz (s.k. 2 et s.k. 4) ? Et le Shach (s.k. 1) sur la bière et le bishul akum ?

Pour aller plus loin

Si tu veux approfondir ce siman :
Les sources de ce niveau sont consultables sur Sefaria :
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DAAT · הרב יוסף חיים סממה
תלמיד חכם · מעביר שיעורים בהלכה ובחסידות
יורה דעה · סימן קי״ד · Niveau 1 — Initiation
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