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DAAT · NIVEAU 2 — LAMDAN

Choulhan Aroukh · Orah Haïm

Hilkhot Chabbat — étude approfondie
סימן רמ״ב · סעיף א׳
להזהר בכבוד שבת
Se garder dans l’honneur du Chabbat — sougyot, chitot des Richonim et des Aharonim
⚡ Pour lamdanim et talmidei hakhamim ⚡
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Pilpoul approfondi

Sougyot, sources, hakira de fond, ma’hlokot de Richonim et d’Aharonim,
nafka minot pour la pratique et examen des chitot

Le sujet :
Choulhan Aroukh, Orah Haïm, siman 242, séif unique
avec l’appareil du siman : Beit Yossef, Taz, Maguen Avraham, Eliyah Rabba, Biour HaGra, Michna Beroura

La base talmudique :
שבת קי״ח · פסחים קי״ב · ביצה ט״ו · בבא קמא פ״ב

Édition et étude :
Rav Yossef Haim Samama · DAAT

📑 Table des matières

  1. Ouverture de la sougya — d’où vient l’obligation de oneg Chabbat, et la ma’hloket de fond
  2. La hakira de fond — oneg Chabbat est-il de la Tora ou des Sages ?
  3. Rachi, le Ramban, le Yereïm, le Rivach — déorayta
  4. La chita du Rambam — trois lectures de מדברי סופרים
  5. La sougya de שבת קי״ח — cinq dicta qui paraissent se contredire
  6. La question du Tour, et les trois catégories du Taz
  7. Le Rambam sur le pauvre qui prend de la tsedaka — les quatorze repas
  8. Les quatre coupes de Pessah — ce que leur exception enseigne sur Chabbat
  9. La sougya de לוו עלי (ביצה ט״ו ע״ב) et sa mise en pratique
  10. La takana d’Ezra — laver le jeudi, ou la veille de Chabbat ?
  11. L’usage de pétrir le pain à la maison — cinq raisons
  12. Nafka mina pour la pratique
  13. Tableaux récapitulatifs

📜 Le texte du Choulhan Aroukh — séif unique

Le siman porte en tête להזהר בכבוד שבת. ובו סעיף אחד (שו״ע או״ח רמ״ב) : un seul séif, et il tient en quatre mouvements — celui qui dépend d’autrui, la parole de Rabbi Akiva, la takana d’Ezra sur la lessive, puis la glose du Rama sur le pain. Tout le pilpoul qui suit se noue sur ces quatre lignes.

אֲפִלּוּ מִי שֶׁצָּרִיךְ לַאֲחֵרִים, אִם יֵשׁ לוֹ מְעַט מִשֶּׁלּוֹ, צָרִיךְ לְזָרֵז עַצְמוֹ לְכַבֵּד אֶת הַשַּׁבָּת.

וְלֹא אָמְרוּ "עֲשֵׂה שַׁבַּתְּךָ חוֹל וְלֹא תִּצְטָרֵךְ לַבְּרִיּוֹת" אֶלָּא לְמִי שֶׁהַשָּׁעָה דְּחוּקָה לוֹ בְּיוֹתֵר. עַל כֵּן צָרִיךְ לְצַמְצֵם בִּשְׁאָר יָמִים כְּדֵי לְכַבֵּד אֶת הַשַּׁבָּת.

מִתַּקָּנַת עֶזְרָא שֶׁיִּהְיוּ מְכַבְּסִים בְּגָדִים בַּחֲמִישִׁי בְּשַׁבָּת מִפְּנֵי כְּבוֹד הַשַּׁבָּת.

הגה (רמ״א): נוֹהֲגִין לָלוּשׁ כְּדֵי שִׁעוּר חַלָּה בַּבַּיִת לַעֲשׂוֹת מֵהֶם לְחָמִים לִבְצֹעַ עֲלֵיהֶם בְּשַׁבָּת וְיוֹם טוֹב, וְהוּא מִכְּבוֹד שַׁבָּת וְיוֹם טוֹב, וְאֵין לְשַׁנּוֹת.

Même celui qui dépend d’autrui, s’il possède un peu de son bien propre, doit se presser d’honorer le Chabbat.

Et l’on n’a dit « fais de ton Chabbat un jour ordinaire et ne dépends pas des créatures » que pour celui dont l’heure est extrêmement contrainte. C’est pourquoi il faut se restreindre les autres jours afin d’honorer le Chabbat.

Il est de la takana d’Ezra que l’on lave les vêtements le jeudi, en raison de l’honneur du Chabbat.

Glose du Rama : l’usage est de pétrir à la maison la mesure qui oblige au prélèvement de la halla, pour en faire des pains sur lesquels on rompra le Chabbat et les jours de fête ; cela relève de l’honneur du Chabbat et du jour de fête, et il ne faut pas s’en écarter.

Une frontière à ne pas franchir en lisant. Les trois premiers mouvements sont du Mehaber ; la glose du Rama ne commence qu’à נוהגין ללוש. La takana d’Ezra sur la lessive est donc du Mehaber, et non du Rama — et c’est elle que le Maguen Avraham et l’Eliyah Rabba commenteront.

1. Ouverture de la sougya — la source et la ma’hloket de fond

La source de base

L’obligation de oneg Chabbat n’est pas tirée d’un verset du Pentateuque mais d’un verset d’Isaïe :

« וקראת לשבת ענג » (ישעיה נ״ח:י״ג)

Le Tour ouvre son siman en rapportant la sougya de Pessahim sur laquelle tout repose. À propos du jour de fête, les Tanaïm se divisent : pour Rabbi Eliézer on peut faire la journée entière lakhem — manger, boire, se réjouir — ou entière laChem — étudier ; pour Rabbi Yehochoua il faut la partager, moitié pour l’un, moitié pour l’autre. Pour Chabbat, en revanche :

« אמר רבה הכל מודים בשבת דבעינן לכם דכתיב וקראת לשבת עונג » (טור או״ח רמ״ב)
Ce que cela pose. La sougya n’enseigne pas seulement une règle de conduite : elle place dans le Chabbat lui-même une obligation de jouissance corporelle, qui n’est suspendue à aucune ma’hloket. Rabbi Eliézer et Rabbi Yehochoua se disputent le jour de fête ; sur Chabbat, tous conviennent qu’il faut aussi du lakhem. La question du lamdan commence exactement là : une obligation si générale, de quel rang est-elle ?

La ma’hloket de fond chez les Richonim

La hakira. La mitsva de עונג שבת est-elle : C’est autour de cette question que les Aharonim ont dû interpréter les mots du Rambam, et c’est elle qui commande la suite du siman.

2. Rachi, le Ramban, le Yereïm, le Rivach — déorayta

L’avis de Rachi

Rachi, sur זכור des Dix Paroles, lit l’impératif comme une consigne permanente de préparation.
« תנו לב לזכר תמיד את יום השבת, שאם נזדמן לך חפץ יפה תהא מזמינו לשבת » (רש״י שמות כ׳, ח׳ ד״ה זכור)

Si le commandement écrit זכור inclut déjà le fait de réserver au Chabbat le bel article rencontré en semaine, alors la préparation du Chabbat est prise dans un commandement de la Tora. Rachi écrit לזכר en graphie défective : c’est la forme de la source, et elle se recopie telle quelle.

L’avis du Ramban

Le Ramban explique מקראי קדש non comme une sainteté abstraite, mais comme un rassemblement et un festin.
« וטעם ״מקראי קדש״, שיהיו ביום הזה כלם קרואים ונאספים לקדש אותו, כי מצוה היא על ישראל להקבץ בבית האלהים ביום מועד לקדש היום בפרהסיא בתפלה והלל לאל בכסות נקיה, ולעשות אותו יום משתה » (רמב״ן ויקרא כ״ג, ב׳)

Et il appuie le mot « festin » sur un verset de Néhémie :

« לכו אכלו משמנים ושתו ממתקים » (נחמיה ח׳, י׳ — מובא ברמב״ן ויקרא כ״ג, ב׳)

Chez lui, l’honneur et la jouissance du jour sont donc contenus dans l’expression même que la Tora emploie pour le Chabbat.

L’avis du Yereïm

Le Yereïm prend une troisième voie — ni derachat de verset, ni institution rabbinique, mais tradition reçue, le verset d’Isaïe n’intervenant qu’après coup comme asmakhta.
« מצות עונג שבת גמרא גמירא לה עד דאתא ישעיה ואסמכה אקרא » (ספר יראים סי׳ תי״ב)

Nafka mina. Chez Rachi, l’obligation naît du verset ; chez le Yereïm, elle lui préexiste et le verset ne fait que l’y accrocher. Le Yereïm écrit גמרא גמירא לה — une tradition reçue ; il n’emploie pas ici la formule הלכה למשה מסיני, et l’identification des deux est une lecture, non son mot.

L’avis du Rivach

Le Rivach, tranchant la question du jeûne un Chabbat, appelle le oneg Chabbat déorayta sans hésiter, et c’est ce rang même qui lui sert d’argument.
« ואין דוחין עונג שבת דאורייתא משום תענית דרשות » (שו״ת הריב״ש סי׳ תקי״ג)

Un jeûne volontaire est réchout ; le oneg est déorayta : le second ne cède pas devant le premier.

Le Targoum Yonatan ben Ouziel

Le Targoum Yonatan, sur le verset ושמרו בני ישראל את השבת, rend le verbe de garde par un verbe de délices.
« וינטרון בני ישראל ית שבתא למעבד תפנוקי שבתא » (תרגום יונתן שמות ל״א, ט״ז)

La lecture qu’on en tire est celle-ci : le Targoum rattache à un impératif de la Tora l’acte de faire les délices du Chabbat. Ce n’est pas une preuve talmudique, c’est un indice de traduction, et il vaut ce que vaut un indice.

3. La chita du Rambam — trois lectures

Le texte du Rambam

« ארבעה דברים נאמרו בשבת. שנים מן התורה. ושנים מדברי סופרים והן מפרשין על ידי הנביאים » (רמב״ם הלכות שבת פ״ל ה״א)

Le Rambam distribue : זכור et שמור sont de la Tora ; l’honneur et la jouissance sont מדברי סופרים, explicités par les Prophètes. Il le redit dans la même halakha :

« ושנתפרשו על ידי הנביאים כבוד וענג » (רמב״ם הלכות שבת פ״ל ה״א)
À première lecture, l’honneur et la jouissance du Chabbat ne seraient donc pas de la Tora. Mais alors, pourquoi Rachi, le Ramban, le Yereïm et le Rivach les comptent-ils parmi les obligations de la Tora ? Ou bien le Rambam les contredit, ou bien דברי סופרים ne veut pas dire chez lui ce qu’on croit.

Trois des lectures proposées par les Aharonim

LecteurLecture
Le Hatam Sofer Le Rambam ne dit pas « rabbinique » au sens strict : c’est sa manière d’appeler דברי סופרים ce qui n’est pas explicite dans le texte de la Tora et s’apprend par une derachat des Sages — mais dont le statut reste celui de la Tora.
Le Tsema’h Tsedek Le Rambam lui-même tient le oneg Chabbat pour biblique ; מדברי סופרים signifie « explicité par les Sofrim », non « institué par eux ».
Le Ne’hpé BaKessef, le Chela, le Rav Péalim Le Rambam veut bien dire rabbinique, et il diverge réellement de Rachi et du Ramban.

résumé : ces trois lectures sont rapportées telles que les Aharonim les formulent. Elles portent sur le sens du mot סופרים sous la plume du Rambam, non sur un texte différent. Les références, telles que la page hébraïque les donne, sont שו״ת חתם סופר או״ח סימן קס״ה, צמח צדק הקדמון סימן כ״ח et רב פעלים ח״ג או״ח סימן כ״ב — elles ne sont pas servies par Sefaria et n'ont donc pas été confrontées ici ; nous les donnons pour que le lecteur puisse aller voir, non comme une vérification.

Le yessod de la hakira.
Que signifie דברי סופרים sous la plume du Rambam ?

• lecture étroite — rabbinique au sens plein ;
• lecture intermédiaire — appris par derachat, donc appelé דברי סופרים, mais de rang biblique ;
• lecture large — de la Tora, les Prophètes n’en ayant donné que l’explicitation.

Le Choulhan Aroukh HaRav sur ce point

L’Admour HaZaken ouvre son siman par la même distribution que le Rambam — deux choses explicitées par les Prophètes, l’honneur et la jouissance — puis prend position, et sa position mérite d’être lue de près :

« ועקרן מן התורה, שהשבת הוא בכלל מקראי קדש » (שו״ע הרב או״ח רמ״ב סעיף א׳)

Il tient donc que la racine en est dans la Tora, le Chabbat étant compris dans מקראי קדש, et il rapporte ensuite l’autre avis comme un ויש אומרים :

« ויש אומרים ש״מקרא קדש״ הוא לקדשו באסור עשית מלאכה, אבל הכבוד בשבת ויום טוב והענג בשבת הן מדברי סופרים » (שו״ע הרב או״ח רמ״ב סעיף א׳)

Et il ajoute aussitôt que la question de rang ne relâche rien :

« ומכל מקום, צריך להזהר בהם מאד, שחמורים דברי סופרים יותר מדברי תורה » (שו״ע הרב או״ח רמ״ב סעיף א׳)
« וכל המענג את השבת שכרו מפרש בקבלה: ״אז תתענג על ה׳ וגו׳״, ובדברי רז״ל, שמוחלין לו על כל עונותיו ונצול מדינה של גיהנם » (שו״ע הרב או״ח רמ״ב סעיף א׳)
Ce que ce mouvement règle. L’Admour HaZaken ne se sert pas de la hakira pour alléger : il la pose, prend parti pour la racine biblique, rapporte l’avis adverse — et conclut que même pour cet avis adverse la vigilance requise est extrême, שחמורים דברי סופרים יותר מדברי תורה. La hakira reste ouverte ; la pratique, elle, ne varie pas.

4. La sougya de שבת קי״ח — cinq dicta qui paraissent se contredire

Sur la mesure du oneg Chabbat, les Sages ont laissé plusieurs paroles qui, à première vue, ne disent pas la même chose. Il faut les poser l’une après l’autre avant de chercher comment elles tiennent ensemble.

Premier dictum — des mets de prix

« במה מענגו? רב יהודה בריה דרב שמואל בר שילת משמיה דרב אמר: בתבשיל של תרדין ודגים גדולים וראשי שומין » (שבת קי״ח ע״ב)

La question במה מענגו reçoit une réponse concrète et datée : les mets qui passaient alors pour un régal. La Michna Beroura en tire la règle de transposition — chaque lieu selon son usage, avec ce qui y est tenu pour un régal.

Deuxième dictum — un peu suffit

« רב חייא בר אשי אמר רב: אפילו דבר מועט, ולכבוד שבת עשאו — הרי זה עונג. מאי היא? אמר רב פפא: כסא דהרסנא » (שבת קי״ח ע״ב)

Ici l’exigence tombe très bas : il suffit d’une petite chose, pourvu qu’elle ait été faite pour l’honneur du Chabbat. Le כסא דהרסנא est, selon la glose de la Michna Beroura, de petits poissons frits dans leur propre graisse.

Troisième dictum — la parole de Rabbi Akiva

« אלא הא מני — רבי עקיבא היא, דאמר: עשה שבתך חול ואל תצטרך לבריות » (שבת קי״ח ע״א)

À prendre à la lettre, ce troisième dictum ne réduit pas l’exigence : il la supprime. Fais de ton Chabbat un jour ordinaire — et la mitsva de oneg, que devient-elle ?

Quatrième dictum — la beraïta de Tanna deVei Eliyahou

« תנא דבי אליהו, אף על פי שאמר רבי עקיבא: עשה שבתך חול ואל תצטרך לבריות, אבל עושה הוא דבר מועט בתוך ביתו. מאי נינהו? אמר רב פפא: כסא דהרסנא » (פסחים קי״ב ע״א)

La beraïta ne conteste pas Rabbi Akiva : elle le borne. Même celui à qui l’on a dit « fais de ton Chabbat un jour ordinaire » fait tout de même une petite chose chez lui.

Cinquième dictum — Rabbi Yehouda ben Teima

La Guemara de Pessahim enchaîne aussitôt, et c’est cet enchaînement qui portera tout le poids du raisonnement du Tour :

« רבי יהודה בן תימא אומר: הוי עז כנמר וקל כנשר, רץ כצבי וגבור כארי לעשות רצון אביך שבשמים » (פסחים קי״ב ע״א)

Rachi, tel que le Taz le rapporte, y lit un effort qui excède les moyens :

« ופירש״י הוי עז התחזק במצוה יותר מכדי יכלתך » (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
Comment ces cinq paroles tiennent-elles ensemble ? Ou bien ces paroles se contredisent, ou bien elles ne parlent pas du même homme. Toute la suite consiste à montrer qu’elles ne parlent pas du même homme — et à dire, pour chacune, de qui elle parle.

5. La question du Tour, et les trois catégories du Taz

Les mots du Tour

Le Tour pose d’abord le partage le plus simple — Rabbi Akiva parle de celui qui ne peut pas :

« והא דאמר ר״ע (שבת קיח.) עשה שבתך חול ואל תצטרך לבריות היינו בדלא אפשר ליה אבל אפשר ליה צריך לכבדו כפי יכולתו » (טור או״ח רמ״ב)

Puis vient le passage qui donne à ce siman sa couleur, et qu’il faut lire pour ce qu’il est : le Tour parle de lui-même, et rapporte que son père, le Roch, ne lui a pas donné de réponse claire.

« וכמה פעמים נשאתי ונתתי בדבר לפני א״א ז״ל כמוני היום שיש לי מעט משלי ואינו מספיק לי וצריך אני לאחרים אם אני בכלל עשה שבתך חול אם לאו ולא השיבני דבר ברור » (טור או״ח רמ״ב)
La question exacte du Tour. Il ne demande pas si le pauvre est dispensé. Il demande où lui, qui a un peu de bien propre, qui n’en a pas assez, et qui dépend d’autrui, se range : dans la catégorie de עשה שבתך חול, ou hors d’elle ? Le Roch לא השיבני דבר ברור. C’est une question restée ouverte dans la bouche même de celui qui la pose, et le Choulhan Aroukh l’a tranchée en la prenant pour première ligne de son séif.

La réponse, le Tour ne la trouve pas dans une discussion talmudique mais dans un commentaire de Rachi sur les Pirkei Avot, qui lit le voisinage de deux michnayot :

« תכף לאותה משנה ר״ע אומר עשה שבתך חול שנויה ההיא דבן תימא לאורויי דר״ע לא אמר אלא למי שהשעה דחוקה לו ביותר אבל צריך אדם לזרז עצמו כנמר וכנשר לכבד שבתות ביותר » (טור או״ח רמ״ב)

Et il conclut :

« ע״כ צריך כל אדם לצמצם בשאר ימים כדי לכבד השבת » (טור או״ח רמ״ב)

Les trois catégories — la lecture du Taz

Le Tour, lui, écrit sa conclusion sans énumérer de catégories. C’est le Taz qui, en dépliant son raisonnement, pose les trois en toutes lettres :

« נמצא יש ג׳ חלוקות אם הוא איש אמוד וראוי לו לצמצם במזונות כדי שלא יהיה עני מ״מ בשבת לא נאמרה כן ויכבד לפי יכלתו ואם הוא איש שיש לו מעט משלו וצריך לאחרים הוא בכלל חיוב ענג והיינו ההיא שאמרו אפילו בדבר מועט לכבוד שבת כגון כסא דהרסנא וכ״ש דחייב בג״ס אבל אם השעה דחוק׳ לו ביות׳ דהיינו שאין לו כלום משלו ומוטל הכל על הצדקה אז אינו בכלל חיוב ענג ואין חייב אלא בב׳ סעודות והיינו דר״ע עשה שבתך חול » (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
Les trois catégories telles que le Taz les formule :

CatégorieSituationObligationLe dictum qui s’y applique
1. איש אמוד — qui gagne de quoi subvenir à ses besoins Il honore le Chabbat selon ses moyens, et la restriction qu’il s’impose en semaine ne vaut pas pour le Chabbat Premier dictum — תרדין ודגים
2. Il a un peu de bien propre et dépend d’autrui Il est dans l’obligation de oneg : כסא דהרסנא, et a fortiori les trois repas Deuxième et quatrième dicta — דבר מועט
3. שהשעה דחוקה לו ביותר — il n’a rien de son bien propre, tout repose sur la tsedaka Il n’est pas dans l’obligation de oneg, et n’est tenu qu’à deux repas Troisième dictum — עשה שבתך חול
Le critère.
Le partage ne se fait pas sur la richesse mais sur une seule question — יש לו מעט משלו (טור או״ח רמ״ב), a-t-il ou non quelque chose à lui ? Celui qui a le moindre bien propre entre dans l’obligation. Celui qui n’a rien du tout en sort. Et le Taz ajoute que le Tour termine sur ע״כ צריך כל אדם לצמצם בשאר ימים כדי לכבד השבת précisément pour cela : que chacun fasse en sorte d’entrer dans la catégorie intermédiaire.

La preuve par le voisinage des michnayot, et la discussion sur la girsa

La preuve du Tour repose sur un fait littéraire : dans les Pirkei Avot, la michna de Rabbi Yehouda ben Teima (הוי עז כנמר) est enseignée juste avant celle de Rabbi Akiva. Rachi en déduit que la première vise le Chabbat, et qu’elle s’adresse à celui-là même dont l’heure est contrainte.

Mais la Guemara de Pessahim rapproche déjà les deux d’elle-même, par le mot כדתנן. Si Rachi avait eu ce mot dans son texte, il n’aurait pas eu besoin du voisinage. Le Beit Yossef en tire la conclusion :

« ונראה שרש״י לא היה גורס כדתנן ר״י בן תימא אומר דא״כ לא היה צריך ללמוד מסמיכות דההוא דיהודה בן תימא לדר״ע אלא דלמה נכתב שם ההוא דיהודה בן תימא אלא להוכיח שצריך לזרז עצמו כנמר וכנשר לכבד השבת » (בית יוסף או״ח רמ״ב)

Le Taz rapporte cette inférence, la reprend d’abord à son compte —

« ונראה דרש״י ל״ג בגמ׳ הך לישנא וכדתנן דהא רש״י במסכת אבות יליף האי מילתא מכח סמיכות המשניות שזכרתי » (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳)

— puis la rejette, et pour une raison précise : sans le voisinage, on aurait pu croire que Rabbi Yehouda ben Teima ne parle pas du tout du Chabbat, et c’est du voisinage qu’on le tire. Rachi, en Avot, ne fait que montrer d’où la Guemara le sait.

« ולעד״נ ששפיר גרס רש״י הך לישנה כדתניא דאי לאו סמיכות ה״א דר״י ב״ת לא מיירי מענין שבת ומכח הסמיכות דרשי׳ ליה » (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
Nafka mina de cette discussion de girsa. Elle n’est pas seulement textuelle. Si le rapprochement des deux michnayot est le fondement, alors la parole de Rabbi Yehouda ben Teima s’adresse spécifiquement à l’homme de la troisième catégorie : c’est lui qu’on exhorte à être עז כנמר pour se procurer un peu de bien propre. Si le rapprochement n’est qu’un appui, l’exhortation redevient générale.

6. Le Rambam sur le pauvre qui prend de la tsedaka

Le Rambam dans son commentaire de la Michna

La michna de Péa fixe le seuil à partir duquel on ne prend plus de la caisse hebdomadaire : quatorze repas. Pourquoi quatorze, alors qu’une semaine en compte douze — deux par jour — plus trois pour le Chabbat, soit quinze ? Le Rambam répond en comptant :

« ומי שיש לו מזון י״ד סעודות שהוא מזון שבוע לא יקח מן הקופה שיקבצו בכל שבוע ואולם נעשו י״ד סעודות מזון לשבוע אחד מפני שיש ג׳ סעודות לשבת ואחד עשר בששה ימים הנשארים ב׳ סעודות בכל יום אחת ביום ואחת בלילה ולפי החשבון צריך שיהא י״ב סעודות אלא שהם לא חשבו לו סעודת מוצאי שבת מפני שלא יצטרך אליה בשביל שאכל במנחה יום השבת והיא השלמת ג׳ סעודות של שבת » (רמב״ם, פירוש המשנה לפאה, פרק ח׳ משנה ז׳)
Le compte. Trois repas pour le Chabbat, onze pour les six autres jours — et non douze, parce que le repas de la sortie du Chabbat n’est pas compté : celui qui a mangé le troisième repas à minha n’en a plus besoin. Le troisième repas du Chabbat est donc, pour ainsi dire, financé par le repas de motsaé Chabbat. La conséquence est immédiate : celui qui possède quatorze repas a de quoi faire trois repas le Chabbat sans rien prendre de la caisse.

Ce que l’appareil du siman en retient

C’est le Maguen Avraham qui porte ce calcul dans notre siman, et qui en fait la définition de שהשעה דחוקה לו :

« היינו מי שיש לו מזון י״ד סעודות לאכול כל ימו׳ השבוע בכל יום ב׳ סעודו׳ לא יטול מן הצדקה לאכול סעודה ג » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ב׳)

Il rapporte ensuite la lecture du Rambam pour ce qu’elle est — et sa formulation est plus resserrée que celle du commentaire lui-même :

« וברמב״ם בפי׳ המשנ׳ כתב דלא יאכל במ״ש כלום ויאכל סעודה ג׳ בשבת » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ב׳)

Ce que le Maguen Avraham en tire, et ce qui reste ouvert

Cas Ce que le Maguen Avraham écrit
Il a quatorze repas Il ne prend pas de la caisse pour manger le troisième repas : il en a déjà de quoi, à condition d’avancer sur ce qui aurait été le repas de motsaé Chabbat.
Il n’a que deux repas אם אין לו אלא ב׳ סעודו׳ לא יטול מן הצדקה לאכול סעודה ג׳ (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ב׳) — il ne prend pas de la caisse pour un troisième repas. Le Maguen Avraham l’appuie sur un posek qu’il désigne par le sigle ב״ש, sans le développer.

résumé : le Maguen Avraham lit le commentaire du Rambam comme accordé à la Guemara dans sa première réponse, et non comme suivant Rabbi Akiva. Le rapport exact entre cette lecture et les décisionnaires qui obligent en tout état de cause aux trois repas est débattu chez les Aharonim, et notre siman ne le tranche pas.

Où cela rejoint la Michna Beroura. Pour la Michna Beroura, l’homme de la troisième catégorie — celui qui n’a rien du tout — ne se retrouve pas pour autant à deux repas : ce sont les gabbaïm qui doivent les lui donner.
« וה״ה מי שאין לו כלום והוא מוטל הכל על הצדקה הרי הגבאים מחויבים ליתן לו ג׳ סעודות וכסא דהרסנא עכ״פ » (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳)

7. Les quatre coupes de Pessah — ce que leur exception enseigne sur Chabbat

La michna de Pessahim impose au plus pauvre d’Israël quatre coupes de vin, même de la gamelle des pauvres. La Guemara s’en étonne — cela va de soi — et répond par une raison qui n’a rien d’évident :

« ואפילו מן התמחוי וכו׳. פשיטא » (פסחים קי״ב ע״א)
« לא נצרכא אלא אפילו לרבי עקיבא, דאמר: עשה שבתך חול ואל תצטרך לבריות — הכא משום פרסומי ניסא » (פסחים קי״ב ע״א)

Le Beit Yossef rapporte ce passage dans notre siman, et c’est lui qui l’introduit dans la discussion sur le oneg Chabbat :

« דבפרק ע״פ (צט:) תנן ולא יפחתו לו מד׳ כוסות יין ואפי׳ מן התמחוי ומקשה בגמרא (קיב.) פשיטא ומשני לא נצרכא אלא אפילו לר״ע דאמר עשה שבתך חול הכא משום פרסומי ניסא מודה » (בית יוסף או״ח רמ״ב)
Ce que l’exception prouve, et ce qu’elle ne prouve pas. Si les quatre coupes obligent le pauvre malgré la parole de Rabbi Akiva, c’est qu’il fallait une raison spéciale pour les lui imposer — פרסומי ניסא. Et si une raison spéciale était nécessaire, c’est que la parole de Rabbi Akiva, elle, vaut : le oneg Chabbat ne franchit pas de lui-même cette barrière. La question qui reste ouverte est de savoir jusqu’où va l’exemption — et c’est celle que traitent les Aharonim sur place.

L’avis du Gaon de Vilna

Le Biour HaGra tranche la contradiction entre les deux Guemarot en distinguant de qui chacune parle, et il donne au passage une définition de שעה דחוקה qui n’est pas celle qu’on attend :

« ס״א אפי׳ כו׳. פסחים קי״ג א׳ תנא דבי אליהו כו׳ עושה דבר מועט כו׳ ובשבת קי״ח א׳ מ׳ דא״צ כלל וע״כ שם בעני לגמרי כמו שמפורש שם ובפסחים איירי שאותו דבר מועט יש לו משלו וז״ש ולא אמרו כו׳ דחוקה לו ביותר והיינו כשאין לו ממי ללוות » (ביאור הגר״א או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
Deux choses dans ce ס״ק, et la seconde est la plus forte.
  1. La Guemara de Pessahim — celle qui impose une petite chose — parle de celui qui possède cette petite chose de son bien propre. Celle de Chabbat — celle qui dispense entièrement — parle du pauvre absolu.
  2. Et שהשעה דחוקה לו ביותר ne veut pas dire « il n’a pas de quoi payer » mais כשאין לו ממי ללוות — il n’a personne auprès de qui emprunter. Le Gaon va jusqu’à corriger le texte des Tossafot sur Beitsa, qu’il tient pour fautif sur ce mot même.
Cette seconde ligne fait basculer tout le siman : l’exemption ne se mesure plus à ce qu’on possède, mais à ce qu’on peut emprunter. C’est elle qui commande la section suivante.
Et pour la pratique. La Michna Beroura ajoute que même celui qui est dispensé en droit ferait bien de ne pas s’en tenir là.
« ועיין בט״ז ותוספות שבת ושארי אחרונים שכתבו דאף מי שהשעה דחוקה לו ביותר דהוא פטור מדינא מסעודה ג׳ וכסא דהרסנא » (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
Elle renvoie pour cela au Taz et au Tossefet Chabbat : il est très juste qu’il s’efforce d’être au moins de la catégorie intermédiaire.

8. La sougya de לוו עלי (ביצה ט״ו ע״ב)

Le texte de la sougya

« אמר להם הקדוש ברוך הוא לישראל: בני, לוו עלי, וקדשו קדושת היום, והאמינו בי ואני פורע » (ביצה ט״ו ע״ב)

La parole est extraordinaire : il n’est pas dit « emprunte », il est dit « emprunte sur moi » — et le remboursement est promis. Elle heurte de front la parole de Rabbi Akiva, qui interdit justement de dépendre d’autrui.

Comment les Richonim et les Aharonim l’accordent avec Rabbi Akiva

Les Tossafot posent la distinction en une ligne, et c’est sur cette ligne que tout le reste se joue :

« לוו עלי ואני פורע. והא דאמר (פסחים דף ק.) עשה שבתך חול ואל תצטרך לבריות ה״מ כשאין. לו [א] לפרוע » (תוספות ביצה ט״ו ע״ב ד״ה לוו עלי)

Le texte imprimé des Tossafot est ici accidenté : un point et un renvoi א coupent la phrase au milieu. Le Gaon de Vilna, comme on l’a vu, le tient pour fautif sur ce mot même et lit כשאין לו ממי ללוות.

Qui Ce qui est dit, et à quel endroit
Tossafot (תוספות ביצה ט״ו ע״ב ד״ה לוו עלי) La parole de Rabbi Akiva vise celui qui n’a pas de quoi rembourser ; לוו עלי vise l’autre cas.
Biour HaGra (ביאור הגר״א או״ח רמ״ב ס״ק א׳) Le texte des Tossafot porte une faute : il faut lire « quand il n’a personne auprès de qui emprunter ». L’exemption tient au fait de ne pas trouver de prêteur, non à l’incapacité de rembourser.
Eliyah Rabba, au nom des הגהות אשירי (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק ח׳) La distinction porte sur le gage : celui qui a des gages de quoi rembourser mais pas d’argent liquide entre dans לוו עלי ; celui qui ne rembourserait qu’en prenant de la tsedaka entre dans עשה שבתך חול.
Ateret Zekenim (עטרת זקנים או״ח רמ״ב) Il pose la borne : il faut honorer le Chabbat selon ses moyens, mais il n’empruntera que s’il a de quoi rembourser.
Michna Beroura (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ג׳) Le séif parle de celui qui n’a ni gages à donner ni moyen d’emprunter sans gage ; autrement, il doit emprunter plutôt que d’annuler le oneg Chabbat.

Voici les deux textes décisifs, dans leurs mots :

« והא דעשה שבתך חול וכו׳, מיירי שאין לו לפרוע אלא אם כן יטול מן הצדקה אבל הכא מיירי שיש לו משכנות כדי לפרוע ואין לו מעות לכך קאמר לוו עלי ואני פורע כן כתב הגהות אשירי פרק ב׳ דביצה » (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק ח׳)
« אבל כשאין לו ורוצה ללות ע״ז לא אמר ר״ע דיעשה שבתו חול רק כדאמרו חז״ל אמר הקב״ה בני לוו עלי ואני פורע אבל אם אפשר לו צריך לכבד השבת כפי יכלתו מ״מ לא ילוה אלא אם כן יש לו לפרוע » (עטרת זקנים או״ח רמ״ב)
« ומיירי כשאין לו משכונות ללות עליהם ובלא משכון אין יכול להשיג דאל״ה צריך ללות כדי שלא לבטל מצות עונג שבת וכמו שאחז״ל שאומר הקב״ה בני לוו עלי ואני פורע » (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ג׳)

Jusqu’où va le lakhem du Chabbat — le Olat Chabbat et le Maguen Avraham

La sougya de Pessahim, qui ouvrait le siman, laisse une question en suspens : puisque sur Chabbat tous conviennent qu’il faut du lakhem, peut-on faire le jour entier lakhem ? Le Olat Chabbat le déduit de la sougya :

« כתוב בס׳ עולת שבת משמע מסוגיא דפסחים אף על גב דבי״ט בעינן חצי לה׳ אבל בשבת אם רוצה לעשות הכל לכם עושה ובלבד שלא יבטל זמן התפלה » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק א׳)

Le Maguen Avraham le rapporte et le rejette sans ménagement — נשתקע הדבר ולא נאמר —, en s’appuyant sur le fait que le verset dit aussi שבת לה׳ אלקיך :

« ואני אומר נשתקע הדבר ולא נאמר דהא כתיב ג״כ שבת לה׳ אלקיך אלא ה״ק אף על פי דר״א פליג בי״ט ואמר או כולו לה׳ וכו׳ אבל בשבת בעי׳ נמי לכם » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק א׳)

Et il ajoute un argument de lecture : le Tour et la Guemara portent le mot נמי — « aussi du lakhem » — et le Olat Chabbat ne l’a pas recopié, ce qui suffit à expliquer sa lecture.

Le Meiri, et une restriction qu’il faut connaître. Le Meiri, sur place, ne rapporte pas לוו עלי au oneg Chabbat en général, mais au kiddouch du jour, et maintient עשה שבתך חול pour le reste.
« אבל קדוש היום אפילו מי שאין ידו משגת ישתדל כפי יכלתו אמר הקב״ה בני לוו עלי בקדוש היום ואני פורע » (בית הבחירה למאירי על מסכת ביצה, פרק ב׳, דף ט״ו ע״ב)
Selon cette lecture, la promesse ne couvre pas toutes les dépenses du Chabbat.
Pour la pratique, ce que le siman retient :
  1. Emprunter pour le Chabbat quand on a de quoi rembourser — permis, et c’est le sens de לוו עלי.
  2. Emprunter sur gage — c’est le cas sur lequel les Hagahot Achéri, l’Eliyah Rabba et la Michna Beroura s’accordent.
  3. Emprunter à intérêt pour les besoins du repas de Chabbat ou d’un repas de mitsva — la Michna Beroura l’autorise, à un non-juif ou à un juif par un hetter : לוין ברבית לצורך סעודת שבת או סעודת מצוה והיינו מא״י או מישראל בדרך היתר (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ד׳). Le Maguen Avraham écrit la même chose plus brièvement (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ב׳).
  4. Emprunter sans rien pour rembourser, en comptant sur la promesse seule — l’Ateret Zekenim l’exclut ; pour le Gaon de Vilna la question se déplace vers l’existence d’un prêteur. La discussion reste ouverte.

9. La takana d’Ezra — le jeudi, ou la veille de Chabbat ?

Le texte du Choulhan Aroukh

La troisième ligne du séif — celle du Mehaber, et non du Rama — introduit dans ce siman une institution qui n’a rien à voir avec la nourriture :

« אפילו מי שצריך לאחרים אם יש לו מעט משלו צריך לזרז עצמו לכבד את השבת ולא אמרו עשה שבתך חול ולא תצטרך לבריות אלא למי שהשעה דחוקה לו ביותר על כן צריך לצמצם בשאר ימים כדי לכבד את השבת מתקנת עזרא שיהיו מכבסים בגדים בחמישי בשבת מפני כבוד השבת » (שו״ע או״ח רמ״ב)

La source — בבא קמא פ״ב ע״א

Ezra institua dix ordonnances ; la lessive du jeudi en est une, et la Guemara en donne la raison sans détour :

« ושיהו מכבסין בחמישי בשבת – משום כבוד שבת » (בבא קמא פ״ב ע״א)

Le Tour la rapporte sous la même forme, avec בגדיהם là où le Choulhan Aroukh écrit בגדים :

« עשר תקנות תקן עזרא ואחת מהן שיהו מכבסין בגדיהם בחמישי בשבת לכבוד שבת » (טור או״ח רמ״ב)
La hakira, et elle est entière dans le mot « jeudi ». Deux raisons peuvent porter la takana, et elles ne donnent pas la même halakha : Dans le premier cas, laver plus tôt va de soi et laver la veille est un pis-aller acceptable. Dans le second, c’est exactement l’inverse : laver la veille est ce que la takana voulait empêcher.

La ma’hloket du Maguen Avraham et de l’Eliyah Rabba

Le Maguen Avraham prend la seconde branche, et il le dit en une ligne :

« כלו׳ שלא יכבסו בע״ש שיהיו פנוים לכבוד שבת » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ג׳)

L’Eliyah Rabba prend la première, et il nomme son contradicteur :

« משמע דעיקר התקנה לכבס לכבוד שבת והא דלא תיקן בעולת שבת משום שאין פנאי לכבס או דבדוחק נתכבס ונתייבש באותו היום, ודלא כמגן אברהם דמשמע מיניה שהבין דעיקר תקנה היה שלא לכבס בערב שבת שיהא פנוים לכבוד שבת דליתא » (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק ט׳)

Et il en tire la conséquence que la première branche impose : le jeudi n’est qu’un usage, et laver plus tôt est permis.

« ונראה דסבירא ליה דחמישי דקאמר אורחא דמילתא נקט והוא הדין קודם » (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק ט׳)
Qui Ce qu’est le cœur de la takana Nafka mina
Maguen Avraham (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ג׳) Ne pas laver la veille de Chabbat, pour que la veille reste libre pour l’honneur du Chabbat. La veille de Chabbat est le jour visé par l’interdit de l’ordonnance.
Eliyah Rabba (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק ט׳) Laver pour l’honneur du Chabbat ; si la takana n’a pas désigné la veille, c’est qu’il n’y a pas le loisir d’y laver et de faire sécher le même jour. Le jeudi est אורחא דמילתא — et הוא הדין קודם, plus tôt vaut aussi.
Michna Beroura (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ה׳) Elle donne les deux termes dans l’ordre inverse du Maguen Avraham : c’est pour que les vêtements soient blancs pour Chabbat, et non pour qu’on soit libre la veille. Elle en tire une conséquence pratique qui n’est dans aucun des deux : ne pas garder la même chemise plusieurs Chabbatot de suite.
« היינו כדי שיהיו לבנים לשבת אבל לא בע״ש כדי שיהיו פנוים להתעסק בצרכי שבת ולפ״ז צריך ליזהר שלא לילך בחלוק אחד כמה שבתות כדי שלא לעבור על תקנות עזרא » (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ה׳)
Ce que la Michna Beroura retient — et ce qu’elle ne dit pas.
  1. Le cœur de la takana est d’avoir des vêtements blancs pour Chabbat.
  2. Elle écarte expressément l’autre raison — אבל לא בע״ש כדי שיהיו פנוים להתעסק בצרכי שבת (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ה׳).
  3. Elle ajoute une conséquence qui ne figure ni chez le Maguen Avraham ni chez l’Eliyah Rabba : changer de chemise d’un Chabbat à l’autre, pour ne pas passer outre à la takana.
  4. Sur le partage exact entre le jeudi et la veille de Chabbat — jusqu’à quelle heure, et ce qu’il en est d’une machine à laver dont le cycle s’achève bien avant l’entrée du Chabbat — le séif et son appareil ne disent rien, et la question appartient aux poskim contemporains. Elle reste ouverte ici.

10. L’usage de pétrir le pain à la maison — cinq raisons

Le texte du Rama

« נוהגין ללוש כדי שיעור חלה בבית לעשות מהם לחמים לבצוע עליהם בשבת ויום טוב [סמך ממרדכי ריש מסכת ר״ה] והוא מכבוד שבת ויום טוב ואין לשנות » (שו״ע או״ח רמ״ב)

Le Rama écrit ואין לשנות — il ne faut pas s’en écarter. Cette formule, posée sur un simple usage, appelle la question : de quoi cet usage est-il porteur, pour qu’on n’en dévie pas ?

Cinq raisons données à l’usage

  1. Le pétrissage et la cuisson sont eux-mêmes de l’honneur du Chabbat. C’est le premier terme de la Michna Beroura, et il précède toute autre raison : היינו מלבד שהלישה והאפיה הוא מכלל כבוד שבת ויו״ט כמו שמסיים לבסוף עוד יש בזה טעם כדי לקיים מצות חלה לפי שאיבדה את אדה״ר שהיה חלתו של עולם שנברא בע״ש (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ו׳).
  2. Accomplir la mitsva de la halla, et le motif que le Talmud de Jérusalem y attache. Le Maguen Avraham l’écrit ainsi : וגם כדי לקיים מצות חלה לפי שאבדה חלתו של עולם כדאי׳ בירושלמי דשב׳ בפ״ב (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ד׳) — la femme perdit la halla du monde, l’homme créé la veille de Chabbat ; le prélèvement de la halla à la veille du Chabbat répare ce qui fut perdu ce jour-là.
  3. Manger du pain d’Israël. La Michna Beroura : ועיין באחרונים דאפילו הנוהגין לאכול פת פלטר של א״י בחול מ״מ בשבת ויו״ט נכון ליזהר שלא לאכול כ״א מפת ישראל מפני כבוד השבת ויו״ט (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ו׳). Et elle ajoute que celui qui n’a rien d’autre sur quoi faire le kiddouch peut le faire sur un pain qui n’est pas d’Israël.
  4. Le lien avec le lehem michné. Le Maguen Avraham renvoie sur ce point au siman 274, où l’obligation de rompre sur deux pains est traitée ; les pains préparés à la maison pour le Chabbat en sont le support naturel.
  5. La takana d’Ezra elle-même. Parmi les dix ordonnances de la même beraïta figure ושתהא אשה משכמת ואופה (בבא קמא פ״ב ע״א), et l’Eliyah Rabba y voit un appui direct de notre usage : גם נראה לי ראיה מאגודה פרק מרובה דעזרא תיקן שיהא אשה משכמת ואופה בכל ערב שבת (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק י׳).
La kachya de l’Eliyah Rabba contre le Maguen Avraham. Le Maguen Avraham conclut de la glose du Rama que la raison est le pain cachère, d’où il suit qu’il faut manger au Chabbat les halot de la maison et non un autre pain :
« ומ״מ מוכח מדברי רמ״א שהטעם לאכול פת כשר וא״כ צריך לאכול החלות בשבת ולא פת אחר » (מגן אברהם או״ח רמ״ב ס״ק ד׳)
Mais si la raison était celle-là, pourquoi cette exigence ne vaudrait-elle que pour Chabbat ?
La réponse de l’Eliyah Rabba. Il refuse le rapprochement avec les dix jours de techouva, et il en conclut que la raison du Rama n’est pas le pain cachère mais l’honneur du Chabbat :
« וממילא נדחה נמי דינו דצריך לאכול דוקא פת כשר דמה ענין שבת לפת כשר דדוקא בעשרת ימי תשובה שייך חומרא זו, אבל הכא דנוהגים הטעם משום כבוד שבת וכמו שכתב רמ״א, ותדע דהא כתב הטור בסימן תר״ג דנוהגים ליזהר בעשרת ימי תשובה בפת כשר הא אינם אלא ששה או שבעה כדלעיל, אלא דאין חיוב לאכול בשבת פת כשר וזה ברור » (אליה רבה או״ח רמ״ב ס״ק י׳)
Il ajoute qu’en relisant le Darkhei Moché, il a constaté que l’appui n’était pas pris du Tour mais du Mordekhi, lequel donne pour raison l’honneur du jour de fête — « et de même il convient de pétrir pour Chabbat, en raison de l’honneur du Chabbat ».
Ce qui reste ouvert. La divergence n’est pas de mots : si la raison est le pain cachère, il faut manger au Chabbat les halot pétries à la maison et non un autre pain ; si la raison est l’honneur du Chabbat, l’usage garde sa valeur sans imposer cela. Le siman ne tranche pas entre les deux.

11. Nafka mina pour la pratique

L’obligation de oneg Chabbat selon la situation

Situation Ce que les sources du siman en disent
Il a de quoi subvenir à ses besoins Il honore le Chabbat selon ses moyens ; la restriction qu’il s’impose en semaine pour ne pas s’appauvrir ne vaut pas pour le Chabbat (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳).
Il a un peu de bien propre et dépend d’autrui Il est dans l’obligation : trois repas et כסא דהרסנא au moins — ומי שיש לו ממון כדי לקנות מזה מזון ג׳ סעודות ויותר מזה קצת מחויב להוציא אותן על שבת כדי שיקיים ג׳ סעודות וכסא דהרסנא (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳).
Il n’a rien du tout, tout repose sur la tsedaka Il n’est pas dans l’obligation en droit et n’est tenu qu’à deux repas (ט״ז או״ח רמ״ב ס״ק א׳) ; mais les gabbaïm doivent lui donner trois repas et un כסא דהרסנא (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳), et il est très juste qu’il s’efforce d’être de la catégorie intermédiaire (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳).
Emprunter pour le Chabbat Il doit emprunter plutôt que d’annuler le oneg, sauf s’il n’a ni gage ni moyen d’emprunter sans gage (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ג׳) ; il n’empruntera pas s’il n’a pas de quoi rembourser (עטרת זקנים או״ח רמ״ב).
Emprunter à intérêt Permis pour les besoins du repas de Chabbat ou d’un repas de mitsva, à un non-juif ou à un juif par un hetter (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ד׳).
Si le poisson devient cher Il est juste d’instituer qu’on n’achète pas de poisson quelques Chabbatot, jusqu’à ce que le prix revienne à sa place ; et il n’y a là nulle annulation du oneg, puisqu’on honore le Chabbat par d’autres mets (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ב׳).
La lessive Le jeudi, pour avoir des vêtements blancs pour Chabbat (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ה׳) ; et ne pas garder la même chemise plusieurs Chabbatot de suite (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק ה׳).
Le pain pétri à la maison L’usage est de pétrir à la maison la mesure de la halla, et le Rama écrit ואין לשנות (שו״ע או״ח רמ״ב).

12. Tableaux récapitulatifs

Tableau général — l’origine du oneg Chabbat

Autorité Origine du oneg Chabbat Ce qui en découle
Rachi (רש״י שמות כ׳, ח׳ ד״ה זכור) Déorayta — compris dans זכור Obligation grave
Ramban (רמב״ן ויקרא כ״ג, ב׳) Déorayta — compris dans מקראי קדש Obligation grave
Yereïm (ספר יראים סי׳ תי״ב) גמרא גמירא לה — tradition reçue, le verset n’étant qu’un appui Obligation grave, sans dérivation d’un verset
Rivach (שו״ת הריב״ש סי׳ תקי״ג) Déorayta, et le rang sert d’argument contre un jeûne volontaire Le oneg ne cède pas devant un jeûne de réchout
Rambam (רמב״ם הלכות שבת פ״ל ה״א) מדברי סופרים, explicité par les Prophètes — trois lectures chez les Aharonim Selon la lecture : rang biblique ou rabbinique
Choulhan Aroukh HaRav (שו״ע הרב או״ח רמ״ב סעיף א׳) ועקרן מן התורה, avec un ויש אומרים qui les tient pour דברי סופרים Dans les deux cas la vigilance est extrême : שחמורים דברי סופרים יותר מדברי תורה (שו״ע הרב או״ח רמ״ב)

Tableau — les trois catégories, du Tour au Taz et à la Michna Beroura

Catégorie Description Obligation selon le Taz Ce que tient la Michna Beroura
La première איש אמוד — il gagne de quoi subvenir Des mets de prix selon ses moyens Chaque lieu selon son usage ; du poisson à chaque repas s’il y trouve son plaisir
La deuxième Il a un peu de bien propre et dépend d’autrui Un כסא דהרסנא à lui seul suffit Il doit y consacrer l’argent qu’il a (משנה ברורה או״ח רמ״ב ס״ק א׳)
La troisième שהשעה דחוקה לו ביותר — rien de son bien propre Dispensé du oneg — deux repas seulement Les gabbaïm lui donnent trois repas et un כסא דהרסנא ; et il est très juste qu’il s’efforce d’être de la catégorie intermédiaire
Le Biour Halakha sur ce séif — et il dit que la Michna Beroura a tranché contre le Taz. Sur le mot צריך, le Biour Halakha pose d'abord qui suit quoi : le Bayit Hadach, le Levouch et le Tossefet Chabbat demandent qu'on se délecte comme il convient, le Beit Yossef va dans leur sens, et c'est eux que la Michna Beroura a suivis en laissant le psak anonyme.
« ב״ח וע״ש ותו״ש כתבו שיענגו כראוי וכן מוכח בב״י דכן דעתו וכן סתמתי במ״ב כמותם » (ביאור הלכה או״ח רמ״ב ד״ה צריך)
Le Taz tient autre chose — un כסא דהרסנא suffit à lui seul —
« והט״ז כתב דסגי בכסא דהרסנא לחוד » (ביאור הלכה או״ח רמ״ב ד״ה צריך)
et le Biour HaGra l'explique comme le Taz.
« ועיין בביאור הגר״א שמפרש ג״כ כהט״ז » (ביאור הלכה או״ח רמ״ב ד״ה צריך)
Mais le Biour Halakha oppose au Gaon ce que le Gaon écrit lui-même au siman רס״ג : le kevod hayom vaut les quatre coupes pour ce qui est d'une petite chose, c'est-à-dire le כסא דהרסנא.
« אבל לפי מה שכתב בסימן רס״ג דכבוד היום שוה לד׳ כוסות לענין דבר מועט דהיינו כסא דהרסנא » (ביאור הלכה או״ח רמ״ב ד״ה צריך)
D'où la conséquence pratique, et c'est la plus forte du siman : pour un כסא דהרסנא, même celui dont l'heure est la plus serrée y est tenu.
« דלענין כסא דהרסנא אפילו מי שהשעה דחוקה לו ביותר מחויב » (ביאור הלכה או״ח רמ״ב ד״ה צריך)
Le Biour Halakha ajoute qu'il n'a pas tranché entre les deux lectures du Gaon, et qu'il a pour cette raison laissé la chose anonyme dans la Michna Beroura. Et pour la pratique — demande à ton Rav.

Tableau — les sources de la sougya

Guemara : שבת קי״ח · פסחים ס״ח · פסחים קי״ב · פסחים צ״ט · ביצה ט״ו · בבא קמא פ״ב
Richonim : רש״י (שמות כ׳, ח׳) · רמב״ן (ויקרא כ״ג, ב׳) · רמב״ם (הלכות שבת פ״ל ה״א, ופירוש המשנה פאה פ״ח מ״ז) · יראים (סי׳ תי״ב) · ריב״ש (שו״ת סי׳ תקי״ג) · תוספות (ביצה ט״ו ע״ב) · הגהות אשירי · המאירי (ביצה ט״ו ע״ב) · תרגום יונתן (שמות ל״א, ט״ז)
Poskim : טור · בית יוסף · שולחן ערוך · רמ״א · ט״ז · מגן אברהם · עטרת זקנים · אליה רבה · עולת שבת · חתם סופר · צמח צדק · נחפה בכסף · של״ה · רב פעלים · ביאור הגר״א · משנה ברורה · שולחן ערוך הרב

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DAAT · Rav Yossef Haim Samama

Pilpoul et étude en Hilkhot Chabbat · siman 242, séif unique · ⚡ Niveau 2 — Lamdan
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