Choulhan Aroukh · Orah Haïm
Pilpoul approfondi
Sources talmudiques, hakira de fond,
chitot des Richonim et des Aharonim sur la manière dont celui qui paie sa part acquiert l'érouv
Sujet :
Choulhan Aroukh Orah Haïm siman שס״ט — 1 seif, sans glose du Rama
avec notamment la Guemara, Rachi et les Tossafot, le Roch, le Rambam et le Maggid Mishneh, le Tour, le Beit Yossef, le ט״ז, le מג״א, la Michna Beroura et le Biour Halakha
Michna Beroura : 8 ס״ק
Rédaction et étude :
Rav Yossef Haim Samama · DAAT
📑 Table des matières
- La sougya — la michna et les trois distinctions de Chmouel en Érouvin 81
- Le cadre — érouv des cours ou érouv des limites
- La hakira de fond — l'acquisition ou l'intention
- Rabbi Eliezer — les quatre périodes de l'année
- « Même s'il a fait l'érouv pour tous » — la leçon, et ce qui distingue ce cas de la fin du séif
- « Fais l'érouv pour moi » — le mandataire
- L'objet remis — le kinyan soudar
- Par un autre, ou au marché — les Tossafot et le Roch
- Le particulier — le ba'al habayit
- Récapitulatif des chitot — et conclusion halakhique
📜 Le texte du Choulhan Aroukh — 1 seif
הנותן מעות לנחתום ואמר לו אם יבואו בני חצר לקנו' ממך ככר לעירוב זכה לי בעירוב שיהא לי חלק עמהם בשביל מעה זו אינו עירוב אפילו עירב החנוני [לכל האחרים] וזכה גם לזה עמהם אבל אם אמר לו ערב לי קנה עירוב ואפילו אם אמר זכה לי אם נתן לו כלי בתור' קנין שיקנה לו בו קנה עירוב וכן אם זיכה לו הנחתום ע״י אחר או שקנה במעה שנתן לו לחם מן השוק קנה עירוב ואם נתן מעה לבעל הבי' ואמר לו זכה לי בעירוב קנה עירוב:
résumé : chapeau du siman, puis le séif. Une pièce donnée au boulanger avec « fais-moi acquérir » ne fait pas un érouv, même s'il a fait l'érouv pour tous les autres et l'y a inclus. Elle le fait s'il a dit « fais l'érouv pour moi » ; ou si, ayant dit « fais-moi acquérir », il a remis un objet à titre de kinyan ; ou si le boulanger lui a fait acquérir par un autre, ou lui a acheté du pain au marché avec la pièce. Remise à un particulier avec « fais-moi acquérir », la pièce fait un érouv. Le Rama n'ajoute pas de glose.
1. La sougya — la michna et les trois distinctions de Chmouel en Érouvin 81
La source dans la Guemara
La source du siman est la michna d'Érouvin 81a-b et la guemara qui la suit. La michna oppose Rabbi Eliezer et les Sages : « נוֹתֵן אָדָם מָעָה לַחֶנְוָנִי וְלַנַּחְתּוֹם כְּדֵי שֶׁיְּזַכֶּה לוֹ עֵירוּב, דִּבְרֵי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר. וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: לֹא זָכוּ לוֹ מְעוֹתָיו » (עירובין פ״א ע״א) — selon Rabbi Eliezer, celui qui donne une pièce (ma'a) au marchand ou au boulanger pour qu'il lui fasse acquérir l'érouv a acquis ; selon les Sages, sa pièce ne lui a rien fait acquérir. Elle poursuit : « וּמוֹדִים בִּשְׁאָר כׇּל הָאָדָם, שֶׁזָּכוּ לוֹ מְעוֹתָיו. שֶׁאֵין מְעָרְבִין לָאָדָם אֶלָּא מִדַּעְתּוֹ » (עירובין פ״א ע״ב) — les Sages reconnaissent que, remise à tout autre homme, la pièce lui fait acquérir. Et : on ne fait l'érouv pour quelqu'un qu'avec son consentement. Rachi rattache cette clause au cas du marchand (רש״י עירובין פ״א ע״ב) ; le Roch la lit comme une règle à part, qui ne porte pas sur la pièce donnée au marchand (רא״ש עירובין פרק ז׳ סימן י״ג) ; voir la section 3. Et Rabbi Yehouda précise : « אָמַר רַבִּי יְהוּדָה: בַּמֶּה דְּבָרִים אֲמוּרִים בְּעֵירוּבֵי תְחוּמִין, אֲבָל בְּעֵירוּבֵי חֲצֵירוֹת — מְעָרְבִין לְדַעְתּוֹ וְשֶׁלֹּא לְדַעְתּוֹ, לְפִי שֶׁזָּכִין לָאָדָם שֶׁלֹּא בְּפָנָיו, וְאֵין חָבִין לָאָדָם שֶׁלֹּא בְּפָנָיו » (עירובין פ״א ע״ב) — pour les érouvé te'houmin, le consentement est requis ; pour les érouvé 'hatserot, on fait l'érouv pour lui avec ou sans son consentement, parce qu'on peut faire acquérir à un homme un avantage en son absence, mais qu'on ne peut lui porter préjudice en son absence.
La guemara identifie « tout autre homme » : « מַאן שְׁאָר כׇּל אָדָם? אָמַר רַב: בַּעַל הַבַּיִת. וְכֵן אָמַר שְׁמוּאֵל: בַּעַל הַבַּיִת » (עירובין פ״א ע״ב) — c'est le particulier (ba'al habayit). Puis elle rapporte trois distinctions de Chmouel, chacune ouverte par « lo shanou » : « לֹא שָׁנוּ אֶלָּא נַחְתּוֹם, אֲבָל בַּעַל הַבַּיִת — קוֹנֶה » (עירובין פ״א ע״ב) ; « לֹא שָׁנוּ אֶלָּא מָעָה, אֲבָל כְּלִי — קוֹנֶה » (עירובין פ״א ע״ב) ; « לֹא שָׁנוּ אֶלָּא דְּאָמַר לוֹ ״זְכֵה לִי״, אֲבָל אָמַר ״עָרֵב לִי״, שָׁלִיחַ שַׁוְּיֵהּ, וְקָנֵי » (עירובין פ״א ע״ב) — il en a fait son mandataire, et il acquiert. Rav Yehouda rapporte la décision de Chmouel : « אָמַר רַב יְהוּדָה אָמַר שְׁמוּאֵל: הֲלָכָה כְּרַבִּי יְהוּדָה, וְלֹא עוֹד אֶלָּא כׇּל מָקוֹם שֶׁשָּׁנָה רַבִּי יְהוּדָה בְּעֵירוּבִין הֲלָכָה כְּמוֹתוֹ » (עירובין פ״א ע״ב) et, quand Rav 'Hana Bagdata'a lui demande si Chmouel l'a dit même d'une impasse dont on a ôté les poutres ou les montants (lehi), Rav Yehouda précise : « בְּעֵירוּבִין אָמַרְתִּי לְךָ, וְלֹא בִּמְחִיצוֹת » (עירובין פ״א ע״ב) — ce que Rachi explique : « בעירובין - כל היכא דאיירי בהלכות קניית עירוב » (רש״י עירובין פ״א ע״ב).
Le séif écrit les trois distinctions de Chmouel, mais pas dans l'ordre de la guemara : d'abord « fais l'érouv pour moi », puis l'objet, et le particulier en dernier — c'est aussi l'ordre du Tour. Entre l'objet et le particulier, il place l'acquisition faite par un autre et le pain acheté au marché, que le Beit Yossef, sur le Tour, rattache au Roch (section 8). Le Roch, sur Érouvin (chapitre 7), rapporte les paroles de Chmouel dans un autre ordre encore : le particulier d'abord, comme la guemara, puis « fais l'érouv pour moi » avant l'objet, comme le séif et le Tour.
2. Le cadre — érouv des cours ou érouv des limites ?
Le séif parle d'une cour : « אם יבואו בני חצר לקנו׳ ממך ככר לעירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א) — et le Tour l'écrit de même : « הנותן מעה לנחתום ואמר לו אם יבואו בני החצר לקנות ממך ככר לעירוב » (טור או״ח שס״ט).
Le Rambam et le Maggid Mishneh — le Rambam écrit cette loi dans les érouvé te'houmin : « נוֹתֵן אָדָם מָעָה לְבַעַל הַבַּיִת כְּדֵי שֶׁיִּקַּח לוֹ פַּת וִיעָרֵב לוֹ בָּהּ עֵרוּבֵי תְּחוּמִין » (רמב״ם הלכות עירובין פ״ו ה״כ) ; « אֲבָל אִם נָתַן לְחֶנְוָנִי אוֹ לְנַחְתּוֹם וְאָמַר לוֹ זְכֵה לִי בְּמָעָה זוֹ אֵינוֹ עֵרוּב » (רמב״ם הלכות עירובין פ״ו ה״כ). Le Beit Yossef rapporte la remarque du Maggid Mishneh (ה״ה) : « ופירשה רבינו בעירובי תחומין ויש מפרשים אותה בעירובי חצירות ודברי רבינו עיקר » (בית יוסף או״ח שס״ט) — le Rambam l'a expliquée des érouvé te'houmin ; d'autres l'expliquent des érouvé 'hatserot ; et l'essentiel est la parole du Rambam.
Le Rambam place donc la loi là où la michna, selon Rabbi Yehouda, exige le consentement (section 1) ; le Tour et le Choulhan Aroukh l'écrivent pour la cour.
3. La hakira de fond — l'acquisition ou l'intention ?
חקירה — quand la pièce est remise au boulanger avec « fais-moi acquérir », qu'est-ce qui manque : l'acquisition — la pièce n'acquiert pas le pain sans traction (meshikha) —, ou l'intention — celui qui paie n'a voulu acquérir que du boulanger, contre sa pièce, si bien que ce qu'on fait d'autre pour lui se fait sans son consentement ?
- Premier côté — l'acquisition. Le Beit Yossef rapporte le Maggid Mishneh : « וטעם החנוני שאינו מזכה כשנתן לו מעה ואמר לו זכה לי לפי שהחנוני מוכר הפת ואין בעל המעה קונה אותה עד שימשוך » (בית יוסף או״ח שס״ט) — le marchand vend le pain, et celui qui donne la pièce ne l'acquiert pas avant de l'avoir tiré ; et il poursuit : « וכיון שלא אמר לו ערב לי נראה שמשלו הוא רוצה לקנות תחת המעה ואינו קונה » (בית יוסף או״ח שס״ט) — puisqu'il n'a pas dit « fais l'érouv pour moi », il a voulu acheter au marchand, contre la pièce, et il n'acquiert pas. Cette seconde phrase porte déjà sur l'intention de celui qui paie, le second côté. Le Roch, sur Érouvin (chapitre 7), objecte à Rachi du côté de l'acquisition. résumé : pourquoi rattacher l'échec au consentement ? même fait avec son consentement, un érouv acquis par la pièce n'est pas un érouv, puisque l'argent n'acquiert pas.
- Second côté — l'intention. Les Tossafot écrivent : « דאפילו מתכוין לו להקנות לו בחנם ואפילו זיכה לו ע״י אחר או לקח המעה וקנה לו מן השוק אינו עירוב כיון שהנותן מתכוין לקנות לו מן החנוני ואין המעה קונה לו » (תוספות עירובין פ״א ע״א) ; « וכל הזכיות שעושה החנוני של מדעת בעל הבית קא עביד ואין מערבין אלא לדעתו » (תוספות עירובין פ״א ע״א) — même si le marchand veut lui donner la part gratuitement, même s'il la lui fait acquérir par un autre ou lui achète du pain au marché avec la pièce, ce n'est pas un érouv : celui qui paie voulait acheter au marchand, et tout ce que le marchand fait d'autre se fait sans le consentement de celui qui paie — c'est lui que les Tossafot appellent ici ba'al habayit, et non le particulier de la section 9. Le texte servi par Sefaria porte ici של מדעת ; le Beit Yossef, qui rapporte ces mots (section 8), écrit שלא מדעת.
Le Maggid Mishneh écrit donc l'acquisition, puis l'intention ; Rachi aussi tient les deux. Il ouvre sur l'acquisition : « שאין מעות קונות עד שימשוך » (רש״י עירובין פ״א ע״א) — puis passe à une intention : non pas faire un don, mais acquérir contre la pièce. De qui est cette intention ? Les Tossafot, qui écartent cette explication, y opposent le cas où le marchand veut la lui donner gratuitement : « ובחנם פירש כן דאפילו מתכוין לו להקנות לו בחנם » (תוספות עירובין פ״א ע״א) ; le Roch, qui recopie ce Rachi, écrit (§13 du chapitre 7 sur Sefaria) « אלא לקנות במעה והרי אינה קונה » (רא״ש עירובין פרק ז׳ סימן י״ג) , là où le texte de Rachi servi par Sefaria porte « אלא לקנות המעה » (רש״י עירובין פ״א ע״א) . Cette page ne tranche pas entre ces lectures ; consulte ton Rav. Rachi écrit : « ואפי׳ עירב החנוני הזה לכל האחרים וזיכה גם לזה אינו עירוב שהרי לא נתכוון לזכות לו במתנת חנם כשאר מזכין בעירוב אלא לקנות המעה והרי אינה קנויה לו דכיון דמעות אינן קונות לא סמכה דעתיה דהאי ולא הוי דעתיה לאקנויי ונמצא מערב לו במעותיו שלא מדעתו » (רש״י עירובין פ״א ע״א) — le passage, cité ici d'un seul tenant, se termine sur le consentement de celui qui paie.
נפקא מינה — le boulanger fait acquérir à cet homme sa part par un autre, ou lui achète du pain au marché avec sa pièce. Si ce qui manque est l'intention de celui qui paie, ces voies ne servent pas : c'est la conclusion des Tossafot. Si ce qui manque n'est que l'acquisition par la pièce, elles l'apportent. Le séif écrit qu'il a acquis l'érouv (section 8).
4. Rabbi Eliezer — les quatre périodes de l'année
Pour Rabbi Eliezer, la pièce acquiert. La guemara demande pourquoi : « מַאי טַעְמָא דְּרַבִּי אֱלִיעֶזֶר? הָא לֹא מָשַׁךְ! אָמַר רַב נַחְמָן אָמַר רַבָּה בַּר אֲבָהוּ: עֲשָׂאוֹ רַבִּי אֱלִיעֶזֶר כְּאַרְבָּעָה פְּרָקִים בַּשָּׁנָה » (עירובין פ״א ע״ב) — Rabbi Eliezer en a fait comme les quatre périodes de l'année où l'on contraint le boucher à abattre. En ces périodes, si le bœuf meurt, il meurt pour l'acheteur ; la guemara objecte qu'il ne l'a pas tiré, et la première réponse, celle de Rav Houna, « מֵת לַלּוֹקֵחַ? הָא לֹא מָשַׁךְ! אָמַר רַב הוּנָא: בְּשֶׁמָּשַׁךְ » (עירובין פ״א ע״ב) — est réfutée par la fin de la michna des quatre périodes. Vient ensuite l'explication de Rabbi Chmouel bar Yitzhak : « אָמַר רַבִּי שְׁמוּאֵל בַּר יִצְחָק: לְעוֹלָם בְּשֶׁלֹּא מָשַׁךְ, הָכָא בְּמַאי עָסְקִינַן בְּשֶׁזִּיכָּה לוֹ עַל יְדֵי אַחֵר. בְּאַרְבָּעָה פְּרָקִים אֵלּוּ דִּזְכוּת הוּא לוֹ — זָכִין לוֹ שֶׁלֹּא בְּפָנָיו. בִּשְׁאָר יְמוֹת הַשָּׁנָה, דְּחוֹב הוּא לוֹ — אֵין חָבִין לוֹ אֶלָּא בְּפָנָיו » (עירובין פ״א ע״ב) — il l'entend d'une acquisition faite par un autre : en ces périodes, c'est un avantage pour l'acheteur, et l'on acquiert pour quelqu'un en son absence. C'est la notion que la Michna Beroura invoque pour la clause « וכן אם זיכה לו הנחתום ע״י אחר » (שו״ע או״ח שס״ט:א) : « מטעם דזכין לו לאדם שלא בפניו » (משנה ברורה שס״ט ס״ק ה). Puis celle de Rav Ila, au nom de Rabbi Yo'hanan : « בְּאַרְבָּעָה פְּרָקִים אֵלּוּ הֶעֱמִידוּ חֲכָמִים דִּבְרֵיהֶן עַל דִּבְרֵי תוֹרָה. דְּאָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: דְּבַר תּוֹרָה, מָעוֹת קוֹנוֹת » (עירובין פ״א ע״ב) — et Rachi l'applique ici : « דהעמידו בהן חכמים דבריהם על דין תורה דמעות קונות אף כאן מפני תיקון שבת העמידו דבריהם על דין תורה » (רש״י עירובין פ״א ע״ב) — pour l'ordonnance du Chabbat, Rabbi Eliezer tient que les Sages s'en sont tenus à la loi de la Torah, où l'argent acquiert.
La halakha ne suit pas Rabbi Eliezer ; le Maggid Mishneh, que rapporte le Beit Yossef, en donne la raison : « ודלא כרבי אליעזר לפי שהוא יחיד במקום רבים » (בית יוסף או״ח שס״ט).
Le Magen Avraham, sur ce séif : « וק״ק דבח״מ סי׳ קצ״ט ס״ג כתב דהקונה יין לקידוש קנה במעות כיון דצורך מצוה הוא העמידו דבריהם על דין תורה דומיא דד׳ פרקי׳ והא עירוב נמי מצוה הוא כמ״ש סי׳ שס״ו סי״ג ואפ״ה אין קונ׳ מעות ולא הוי דומיא דד׳ פרקים כדאמרי׳ בגמ׳ וצ״ע » (מגן אברהם שס״ט ס״ק א) — au 'Hochen Michpat (siman 199, séif 3), celui qui achète du vin pour le kiddouch l'acquiert par l'argent : c'est un besoin de mitsva, et l'on s'en est tenu à la loi de la Torah, comme pour les quatre périodes ; or l'érouv aussi est une mitsva (siman 366, séif 13 du Choulhan Aroukh, celui du Mehaber), et pourtant l'argent n'y acquiert pas, et ce n'est pas comme les quatre périodes, ainsi que le dit la guemara. Le Magen Avraham laisse la question ouverte (וצ״ע).
5. « Même s'il a fait l'érouv pour tous » — la leçon, et ce qui distingue ce cas de la fin du séif
Le séif : « זכה לי בעירוב שיהא לי חלק עמהם בשביל מעה זו אינו עירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א) ; « אפילו עירב החנוני [לכל האחרים] וזכה גם לזה עמהם » (שו״ע או״ח שס״ט:א) — même si le marchand a fait l'érouv pour tous les autres et a acquis aussi pour celui-ci avec eux. Le Tour écrivait : « אפילו אם זיכה החנוני לכולם וזיכה גם לזה עמהם אינו עירוב לזה שלא כיון לזכות לו במתנת חנם אלא בשביל מעה שנתן לו ומעות אינן קונות נמצא שאין לו חלק בעירו׳ » (טור או״ח שס״ט) — avec la raison : il n'a pas eu l'intention de lui faire acquérir à titre de don gratuit, mais contre la pièce, et l'argent n'acquiert pas. Le Magen Avraham reprend cette raison : « לפי שלא נתכוין ליתן לו מתנת חנם אלא בשביל מעות שנתן לו » (מגן אברהם שס״ט ס״ק א) ; et la Michna Beroura aussi : « ר״ל בכלל כל בני החצר ולא פרט שמו בהדיא והטעם דמסתמא לא כוון ליתן לו במתנת חנם כמו לאחרים אלא בשביל מעות שנתן לו ומעות אינן קונות נמצא שאין לו חלק בעירוב » (משנה ברורה שס״ט ס״ק ב).
Où passe la limite ? Au début du séif, l'érouv fait pour tous ne lui sert pas ; à la fin, « וכן אם זיכה לו הנחתום ע״י אחר » (שו״ע או״ח שס״ט:א), il a acquis. Les commentateurs ne lisent pas le premier cas de la même façon : le Taz y voit l'acquisition faite par le boulanger lui-même, la Michna Beroura l'acquisition faite par d'autres, sans le nommer :
- Le Taz : « פי׳ הוא עצמו מזכה להם ולו אבל לא ע״י אחר דהא ע״י אחר מהני כמ״ש אח״כ » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק א) — au début, le boulanger fait acquérir lui-même, aux autres et à lui ; non par un autre.
- La Michna Beroura — au début aussi, l'acquisition a été faite par d'autres : « ר״ל ע״י זיכוי שזיכה להן ע״י אחרים » (משנה ברורה שס״ט ס״ק א) ; ce qui distingue la fin, c'est qu'il l'a nommé : « ר״ל שפרט שמו בהדיא ולא בסתמא עם אחרים וע״כ אף דמעות אינן קונות מ״מ הרי יש לו חלק בעירוב מטעם דזכין לו לאדם שלא בפניו » (משנה ברורה שס״ט ס״ק ה) ; et elle conclut : « ובזה מיושב דלא יסתור למה שכתב בראש הסעיף דזיכוי לא מהני » (משנה ברורה שס״ט ס״ק ה).
- Le Biour Halakha renvoie à la Michna Beroura : « עיין במ״ב והוא כמסקנת אחרונים בביאור דברי הטור ודלא כמ״ש בט״ז בשם הב״י » (ביאור הלכה שס״ט) ; il reconnaît que c'est l'avis du Tour, selon la méthode de son père le Roch : « אלא דבאמת אע״ג דכן דעת הטור בשיטת אביו הרא״ש דהוא סובר דהרא״ש לא פליג במש״כ ותמוהים הדברים בעיני וכו׳ אלא אדברי התוספות ולא על דברי רש״י שזכרו מתחלה דמיירי שזיכה לכל בני החצר וזיכה גם לזה » (ביאור הלכה שס״ט) — pour le Tour, la seconde objection du Roch (que le Biour Halakha désigne par ותמוהים הדברים בעיני) ne vise que les Tossafot ; elle ne porte pas sur le cas de Rachi, cité d'abord, où il a fait acquérir à tous les gens de la cour, et à celui-ci avec eux (l'objection que le Roch adresse à Rachi, section 3, porte sur la raison que Rachi donne, le consentement). Mais, sans les mots du Tour, il aurait lu cette objection du Roch comme portant sur tout ce qui précède : « אבל באמת לולי דברי הטור הייתי אומר דתמיהת הרא״ש קאי על כל מה שזכר מקודם » (ביאור הלכה שס״ט) ; selon cette lecture : « אבל אם החנוני זיכהו אף אם זיכהו בסתם בכלל שארי בני חצר נמי מהני » (ביאור הלכה שס״ט) — si le marchand lui a fait acquérir, même sans le nommer parmi les gens de la cour, cela vaut. Et il conclut : « ובאמת כן הוא דעת הב״י והט״ז לדינא אלא דהם פירשו כן בדברי הטור ובדברי הטור א״א לפרש כן וכמו שהוכיחו האחרונים וע״כ צ״ע לדינא » (ביאור הלכה שס״ט) — c'est l'avis, pour la halakha, du Beit Yossef et du Taz, qui l'ont lu dans le Tour ; les Aharonim ont montré que le Tour ne se lit pas ainsi ; la halakha reste en question.
Le Choulhan Aroukh de l'Admour HaZaken écrit ce premier cas par un autre : « וַאֲפִלּוּ אִם זִכָּה הַנַּחְתּוֹם הַכִּכָּר לְכָל בְּנֵי הֶחָצֵר כֻּלָּם בִּכְלָל עַל יְדֵי אַחֵר בְּמַתְּנַת חִנָּם » (שו״ע הרב שס״ט:א) ; il en donne la raison par l'intention du boulanger : « אֶלָּא דַּעַת הַנַּחְתּוֹם הוּא שֶׁזֶּה יֵשׁ לוֹ כְּבָר זְכוּת בְּכִכָּר זֶה בִּשְׁבִיל הַמָּעָה שֶׁנָּתַן לוֹ » (שו״ע הרב שס״ט:א) ; puis il écrit, entre parenthèses : « אֲבָל אִם יֵשׁ בְּדַעְתּוֹ שֶׁיִּהְיֶה הַזּוֹכֶה שָׁלִיחַ לְזֶה כְּמוֹ לִשְׁאָר בְּנֵי הֶחָצֵר — קָנָה עֵרוּב » (שו״ע הרב שס״ט:א). La comparaison de son texte avec celui du Mehaber est au niveau 4.
6. « Fais l'érouv pour moi » — le mandataire
La troisième distinction de Chmouel (section 1) : « fais l'érouv pour moi » — il en a fait son mandataire, et il acquiert. Rachi : « אבל אם אמר ערב לי שליחא שוויה וסמכא דעתיה דקיימא לן חזקה שליח עושה שליחותו » (רש״י עירובין פ״א ע״ב) — il s'est reposé sur lui, car il est établi que le mandataire accomplit son mandat. Le séif : « אבל אם אמר לו ערב לי קנה עירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א).
Le Rambam et le Tour n'écrivent pas de la même façon ce que fait le mandataire. Chez le Rambam, il achète avec la pièce du pain ou un aliment ; le Maggid Mishneh précise : d'un autre, non le sien ; chez le Tour, c'est comme si l'on avait demandé au boulanger de faire acquérir à celui-ci comme aux autres habitants — et la Michna Beroura entend le séif du cas où le boulanger l'a inclus avec les autres.
Le Taz (ס״ק ב) rapproche ce cas d'une règle du Roch au premier chapitre de Kiddouchin, qu'il dit avoir citée au siman 14 : celui qui prête un anneau à son ami pour consacrer une femme est présumé le lui donner sous la forme qui sera efficace. D'où sa question : « ה״נ נימא אם אמר זכה לי הוא סבר בעד מעות מ״מ כיון דמן הדין לא מהני במעות נימא דנתכוין בל׳ דמהני כגון ערב לי » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ב) — ici aussi, celui qui a dit « fais-moi acquérir » pensait payer ; puisque la pièce n'y suffit pas, pourquoi ne pas présumer qu'il voulait la forme efficace, « fais l'érouv pour moi » ?
Sa réponse : « וי״ל דהכא שאני שאדם רוצה לעשות מצוה דוקא בשלו לא בשל חבירו » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ב) — on veut faire une mitsva avec ce qui est à soi, non avec ce qui est à son ami ; il a donc pu y tenir, et ne pas faire du boulanger son mandataire pour acquérir gratuitement. Mais le Taz ne s'arrête pas là : « אלא דבסמוך יתבאר דהרא״ש לא ס״ל האי סברא ע״כ צ״ע » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ב) — ce raisonnement, le Roch ne le partage pas (section 8), et la question reste ouverte.
7. L'objet remis — le kinyan soudar
Le séif : « ואפילו אם אמר זכה לי אם נתן לו כלי בתור׳ קנין שיקנה לו בו קנה עירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א). Sur la parole de Chmouel, Rachi écrit : « אבל כלי - קנין סודר » (רש״י עירובין פ״א ע״ב) ; le Beit Yossef : « וטעמא משום דנקנית לו הפת בכלי בתורת קנין סודר » (בית יוסף או״ח שס״ט) ; et le Choulhan Aroukh de l'Admour HaZaken écrit le mot dans le corps de la loi : « אִם נָתַן לוֹ כְּלִי שֶׁיַּקְנֶה לוֹ בְּתוֹרַת קִנְיַן סוּדָר, קָנָה עֵרוּב » (שו״ע הרב שס״ט:א).
יסוד — la Michna Beroura : « דדוקא מעות אינן קונות עד שימשוך החפץ אבל אם מקנה לו כלי הוי חליפין וכיון שזכה זה בכלי זכה זה בפת ששייך להעירוב » (משנה ברורה שס״ט ס״ק ד) — seul l'argent n'acquiert pas avant la traction ; l'objet fait un échange ('halifin), et dès que le boulanger a acquis l'objet, l'autre a acquis le pain qui appartient à l'érouv. Le Taz (ס״ק ג) l'écrit dans les mêmes termes : « דדוקא מעות אינן קונות עד שימשוך החפץ אבל אם מקנה לו כלי הוה חליפין » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ג).
8. Par un autre, ou au marché — les Tossafot et le Roch
Le séif, qui reprend ici les mots du Tour : « וכן אם זיכה לו הנחתום ע״י אחר או שקנה במעה שנתן לו לחם מן השוק קנה עירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א). Sur cette phrase du Tour, le Beit Yossef en donne la source : « גז״ש מדברי הרא״ש ושלא כדברי התוס׳ שכתבו דאפילו זיכה לו ע״י אחר או קנה לו לחם מן השוק באותה מעה אינו עירוב » (בית יוסף או״ח שס״ט) ; « וכתב עליהם הרא״ש דדברים תמוהים הם » (בית יוסף או״ח שס״ט).
Les Tossafot et le Roch —
- Les Tossafot : même par un autre, même au marché, ce n'est pas un érouv, parce que celui qui paie voulait acheter au marchand (section 3).
- Le Roch, tel que le rapporte le Taz : « והרא״ש תמה ע״ז דכיון שזה גילה דעתו שחפץ בעירוב שנותן שהרי נתן מעה לחנוני ומאחר שאין קונה המעה וזוכה לו החנוני אמאי לא זכה ומ״ה פסק דזיכה לו ע״י אחר מהני וכ״כ הטור וש״ע » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ד) — celui-ci a montré qu'il voulait l'érouv, puisqu'il a donné la pièce ; si la pièce n'acquiert pas et que le marchand lui fait acquérir, pourquoi n'aurait-il pas acquis ? Le Roch tranche donc que l'acquisition par un autre vaut, et ainsi écrivent le Tour et le Choulhan Aroukh.
Le Taz défend les Tossafot : « וק״ל דאמאי דחה סברת התוספות דהא ודאי יש לו לומר לא ניחא לי שיתן לי אדם א׳ מתנה אלא איעבד מצוה בממוני » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ד) — il peut dire : je ne veux pas qu'un homme me fasse un don, je veux faire la mitsva avec mon argent ; et il conclut : « כנלע״ד דברי התו׳ שאין בהם תמוה בזה » (ט״ז או״ח שס״ט ס״ק ד).
9. Le particulier — le ba'al habayit
La michna : les Sages reconnaissent que, remise à tout autre homme, la pièce fait acquérir ; la guemara : c'est le particulier (section 1). Rachi en donne la raison : « דהואיל ואין בעל הבית רגיל למכור ככרות לא נתכוון זה אלא לעשותו שליח ונעשה כאומר לו ערב לי » (רש״י עירובין פ״א ע״ב) — un particulier n'a pas coutume de vendre des miches ; celui qui lui donne la pièce n'a voulu que faire de lui son mandataire, et c'est comme s'il avait dit « fais l'érouv pour moi ». Le séif : « ואם נתן מעה לבעל הבי׳ ואמר לו זכה לי בעירוב קנה עירוב » (שו״ע או״ח שס״ט:א).
La présomption que le mandataire accomplit son mandat se lit chez Rachi pour « fais l'érouv pour moi » (section 6), chez le Tour et le Taz pour le particulier ; le texte du Mehaber ne la nomme pas. Le Choulhan Aroukh de l'Admour HaZaken l'écrit dans les deux cas (niveau 4).
10. Récapitulatif des chitot et conclusion halakhique
Le fondement — la michna d'Érouvin 81a-b et les trois distinctions de Chmouel, que les Richonim et les Aharonim lisent ainsi :
- le boulanger ou le particulier, la pièce ou l'objet, « fais-moi acquérir » ou « fais l'érouv pour moi » : les distinctions de Chmouel, que le séif écrit dans l'ordre du Tour — section 1 ;
- le Rambam écrit la loi dans les érouvé te'houmin, le Tour et le séif pour la cour (le Maggid Mishneh, rapporté par le Beit Yossef) — section 2 ;
- ce qui manque à la pièce remise au boulanger : l'acquisition (le Roch) ou l'intention (les Tossafot) ; le Maggid Mishneh et Rachi écrivent l'une et l'autre — section 3 ;
- Rabbi Eliezer et les quatre périodes ; la question du Magen Avraham sur le vin du kiddouch, laissée ouverte — section 4 ;
- l'érouv fait pour tous : la leçon du Beit Yossef ; le Taz place le premier cas dans l'acquisition faite par le boulanger lui-même, la Michna Beroura et le Choulhan Aroukh de l'Admour HaZaken dans l'acquisition faite par un autre ; le Biour Halakha laisse la halakha en question — section 5 ;
- « fais l'érouv pour moi » : un mandataire (Chmouel ; Rachi ; le Tour) ; la question du Taz, laissée ouverte — section 6 ;
- l'objet : kinyan soudar (Rachi ; le Beit Yossef), échange (la Michna Beroura ; le Taz) — section 7 ;
- par un autre ou au marché : le Beit Yossef rattache au Roch, et non aux Tossafot, la phrase du Tour que le séif reprend ; le Taz écrit que le Roch a tranché ainsi, et ainsi le Tour et le Choulhan Aroukh ; le Taz défend les Tossafot ; la Michna Beroura rapporte des Aharonim qui contestent (ס״ק ו) — section 8 ;
- le particulier : il n'a pas coutume de vendre, et c'est comme s'il avait dit « fais l'érouv pour moi » (Rachi ; le Tour ; la Michna Beroura, ס״ק ח) — section 9.
Pour la halakha lema'asseh, consulte ton Rav ; l'usage de la communauté compte aussi.
Pour aller plus loin
Niveau 3 — Synthèse : récapitulatif structuré, repères mnémotechniques, arbres de décision et règles pratiques.
Niveau 4 — Daat HaRav : la chita de l'Admour HaZaken (Choulhan Aroukh HaRav, 1 séif sur ce siman).